L’Observatoire des religions
Un livre de Patrick Pharo

Le sens de la justice

Essai de sémantique sociologique, PUF

vendredi 29 juin 2007

Dans la République de Platon, on s’en souvient, le sophiste Thrasymaque démontre avec force arguments que « la justice est à l’avantage du plus fort », de sorte que « l’homme juste est partout inférieur à l’injuste » - à quoi Socrate répond que la justice, qualité intrinsèque de l’âme, fait le bonheur de celui qui l’accomplit, et l’injustice le malheur de celui qui la commet. Sans doute. Mais est-ce que cela suffit-il à définir la justice ? Le problème posé par les sophistes n’est pas résolu, car il faut bien tenir compte et, comme le remarque Patrick Pharo en ouverture d’un essai particulièrement dense et brillant, « il y a évidemment des cas où il est juste de faire le profit d’autrui et d’autres cas où cela n’est pas juste ». Reste à savoir lesquels, ce qui n’est pas une mince affaire !

Dans la République de Platon, on s’en souvient, le sophiste Thrasymaque démontre avec force arguments que « la justice est à l’avantage du plus fort », de sorte que « l’homme juste est partout inférieur à l’injuste » - à quoi Socrate répond que la justice, qualité intrinsèque de l’âme, fait le bonheur de celui qui l’accomplit, et l’injustice le malheur de celui qui la commet. Sans doute. Mais est-ce que cela suffit-il à définir la justice ? Le problème posé par les sophistes n’est pas résolu, car il faut bien tenir compte et, comme le remarque Patrick Pharo en ouverture d’un essai particulièrement dense et brillant, « il y a évidemment des cas où il est juste de faire le profit d’autrui et d’autres cas où cela n’est pas juste ». Reste à savoir lesquels, ce qui n’est pas une mince affaire !
Pourquoi respecte-t-on les contrats ? Peut-on les annuler et pour quelles raisons ? Est-ce que les promesses engagent ? Pourquoi obéit-on à des ordres ? Et en quoi un ordre se différencie-t-il d’autres actes directifs tels qu’une demande, une offre, une menace, un chantage ? Qu’est-ce que cela veut dire quand on dit du bien ou du mal d’autrui ? ou de vous ? Quid de l’hospitalité envers les étrangers ? Autant de questions tirées de la vie courante contemporaine, qui ont toutes un rapport avec le sens que l’on a de la justice. Pharo, qui est sociologue, les traite avec une subtilité étourdissante, agrémentant son propos d’exemples de locutions tirées de propos entendus, ce qui est souvent amusant. « Tu as une bonne note, c’est normal » dit un père à son fils : est-ce un compliment ? « Quel beau dessin ! » s’exclame une mère devant l’œuvre informe de son enfant : est-ce une flatterie ? « C’était pas mal y a quand même des choses qui ne sonnent pas juste », déclare le chef d’orchestre pendant une répétition : ici, commente notre auteur, l’insincérité possible - comment un chef d’orchestre peut-il se réjouir d’une interprétation qui ne sonne pas juste - affaiblit l’interprétation compliment sans pour autant imposer l’interprétation flatterie. Comme il est difficile de diriger autrui avec justesse sinon avec justice ! Les ordres que peut se permettre de donner un présentateur d’émission télévisée aux personnes présentes sur le plateau, fussent-elles chefs d’Etat, sont d’autres exemples donnés par Pharo de l’importance des situations pour élucider le contenu d’une relation de subordination, mais aussi de l’incroyable flottement de sens des mots les plus usés, au premier rang desquels le juste et l’injuste. L’actualité qui fourmille de cas où l’on se plaint, bruyamment ou dans le secret de son malheur, de l’injustice de la justice, est une raison supplémentaire d’essayer de démêler cet écheveau embrouillé depuis la nuit des temps. D’où l’importance d’en revenir aux écrits fondateurs, notamment, une fois encore, à l’Ethique à Nicomaque. La justice est ce qui est conforme à la loi, mais la loi en raison de son caractère général ne permet pas de tenir compte des cas particuliers ; elle a donc besoin d’un correctif qui est ce qu’Aristote appelle l’équité (en grec epieikeia - epieikeia, qui signifie tout à la fois convenance, mesure, douceur, indulgence) imposant de prendre moins que son dû (Livre V, chap. 10). Il y a de la violence à « prendre ses droits dans le sens du pire », par exemple, à table, faire en sorte de demander exactement sa part de gâteau ou dans la vie académique réclamer lourdement sa part des honneurs, ou encore sur la route, prendre brutalement sa priorité, quitte à faire une embardée à un autre conducteur. br>

Prendre moins que son dû, vraiment ? Imagine-t-on un condamné demandant à rester en prison au terme de sa peine parce qu’il estimerait que sa libération actuelle n’est pas équitable non pas seulement aux yeux des parents de sa victime mais à ses propres yeux ? Comme le dit pertinemment l’auteur, s’il y a un doute sur la justice à prendre son dû, il peut tout aussi bien y en avoir un sur le fait de prendre moins que son dû. « Ce dont on aurait besoin, écrit-il, c’est donc plutôt d’un critère qui permette, chaque fois qu’elles sont en question, de moduler l’application des règles de justice pour tenir compte de leurs conditions d’activation. » Mais n’est-ce pas supposer le problème résolu ? br>

Patrick Pharo ne le pense pas. La solution, estime-t-il, consisterait à traiter la justice non pas seulement comme un bien à octroyer à autrui, mais aussi comme un bien à obtenir du fait d’autrui. Il s’agit de s’en remettre au sens de la justice d’autrui, c’est-à-dire à « mettre l’autre suffisamment en confiance pour qu’il ne se sente ni menacé ni agressé et qu’il soit au contraire enclin à manifester ce qu’il y a en lui de meilleur, qui est précisément le sens logique de la justice. ». br>

On va crier à l’utopie. Mais en fait il s’agit d’un comportement tout à fait courant et banal, répond Pharo. Dans une file d’attente, si quelqu’un dit : « Je crois que c’est à vous », non seulement il évite une dispute, voire un pugilat, mais il peut aussi créer une émulation dans le souci d’autrui. Ou encore, devant une caisse, au moment où la caissière s’impatiente parce que le client fouille trop longtemps dans sa poche, une remarque du genre : « Je vous fais perdre votre temps » désamorce la querelle possible. Le principe est ici : « je m’en remets à vous », sous-entendu à votre sens de la justice. Mais cela ne marche pas à tous les cas, surtout si les deux branches de l’alternative proposée sont trop différentes l’une de l’autre. Vous n’irez pas proposer à un clochard le choix entre habiter chez vous ou coucher sur le trottoir...
Plus généralement, l’humilité et la modestie ne sont pas, que l’on sache, des vertus socialement payantes en ce bas monde. Le fait de prendre en compte le sens de la justice d’autrui peut donc aboutir à la situation décrite par le fameux Thrasymaque. Mais peu importe à notre auteur, qui semble en revenir à Socrate, lorsqu’il estime « difficile d’accepter une éventualité normative qui fait le bonheur de l’injuste ». Le juste peut passer pour un idiot, mais cela ne joue pas dans une « estime de soi bien fondée ». Mais si on lui demande d’avaler la ciguë ?


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