L’Observatoire des religions
Un livre de de Joseph Shatzmiller

Shylock revu et corrigé

Les juifs, les chrétiens et le prêt d’argent dans la société médiévale. Traduit de l’anglais par Sylvain Piron, Les Belles Lettres, 327 p.

vendredi 29 juin 2007

En 1317, à Marseille, pas moins de vingt-quatre chrétiens témoignèrent en faveur du juif Bondavin au cours d’un procès qui opposait ce dernier à l’un de ses débiteurs. Huit d’entre eux portaient des titres de noblesse et appartenaient ostensiblement aux échelons supérieurs de la société locale. Chacun déclara sous serment tout le bien qu’il pensait de la bienveillance, de la bienfaisance, de la loyauté et de la droiture du prêteur d’argent. Quel contraste avec le célèbre Shylock ! Dans Le Marchand de Venise, qui date de 1596 (et non de 1605 comme il est indiqué ici), Shakespeare gravera pour des siècles et jusqu’à aujourd’hui l’image du juif comme usurier détestable et cruel. Si quelques traits de Shylock rachètent ses défauts, il est difficile de trouver dans la pièce la moindre sympathie à l’égard de la profession de prêteur. Or Bondavin (Bon David ?), le juif bien réel de Marseille, c’est exactement l’anti-Shylock : ni le personnage, ni son métier ne font l’objet d’opprobre. C’est ce qui a intéressé Joseph Shatzmuller, professeur d’histoire médiévale à Duke University (Caroline du Nord) et auteur de nombreux ouvrages sur les communautés juives de Provence au Moyen Age.
Suivant la voie ouverte par un autre historien américain, le regretté Richard W. Emery voici plus de vingt ans, qui incitait déjà à réviser considérablement l’image du prêteur au Moyen Age , Shatzmuller nous livre ici une réflexion passionnante, cruciale pour la compréhension de cette époque.
Il ne s’agit certes pas pour lui de nier qu’un archétype du genre Schylock hantait l’imaginaire médiéval. Mais en nous invitant à relire les pièces du procès de 1317, ce qui est déjà un privilège rare, Shatzmuller nous conduit à « abandonner l’idée que le Moyen Age n’aurait été qu’une histoire ininterrompue de haine et de malentendus entre juifs et chrétiens, pour reconnaître à l’inverse des liens d’amitiés, de respect, de générosité et de reconnaissance mutuelle dans les rapports entre les deux communautés ». La démonstration qu’il en fait peut être reconstituée de la manière suivante.
D’abord, ce fait sinon ignoré du moins méconnu : la société moyenâgeuse est une société de très fort endettement. On se souvient peut-être que certains critiques de l’économie contemporaine croyaient voir dans le fondement la « société de consommation » une exacerbation du crédit bancaire. Or, partant des dizaines de milliers de transactions financières préservées dans les archives, qui ne représentent qu’une part minuscule de l’ensemble des opérations effectuées, Shatzmuller déduit que l’endettement au Moyen Age était réellement universel, qu’aucune catégorie sociale ne pouvait s’en passer. Même les ecclésiastiques y recouraient, car selon un observateur juif de l’époque, « les prélats avaient besoin d’argent pour corrompre leurs supérieurs, faire leurs célébrations religieuses et s’acquitter de l’obligation de faire l’aumône aux pauvres ». Même le Pape ... Les prêts se faisaient le plus souvent au mois le mois et à des taux qui nous paraîtraient aujourd’hui exorbitants.

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