L’Observatoire des religions
Un livre de Dominique Bourel

Moses Mendelssohn, La naissance du judaïsme moderne

Une face cachée du génocide juif

samedi 30 juin 2007

L’énigme immense que constitue pour le XX° siècle le génocide juif se double d’une question rarement posée : pourquoi l’extermination a-t-elle été décidée là précisément où le dialogue entre la culture juive et une culture indigène avait atteint un niveau sans doute inégalé dans l’histoire européenne ; là, dans cette Allemagne où des juifs pouvaient se sentir allemands sans renoncer à rien de leur judéité, jusqu’à considérer leur patrie germanique comme un nouvelle Terre Promise ? Mystère formidable, au sens propre de cet adjectif, qui fait la trame du Moses Mendelssohn de M. Dominique Bourel. Et il faut se féliciter que la thèse monumentale en cinq volumes, soutenue le 9 novembre 1995 en Sorbonne, soit enfin éditée sous la forme d’un livre accessible à tous.
En 1774, à Königsberg, les élèves d’Emmanuel Kant voient s’avancer à pas feutrés dans l’amphithéâtre un petit juif difforme à barbiche et très bossu. Accueilli par des quolibets, l’étrange personnage ne se départit pas de son calme. Non loin de l’entrée, il profite d’une chaise vide pour s’y asseoir. Les railleries s’arrêtent d’un seul coup lorsque le maître de céans descend de sa chaire pour aller à la rencontre du visiteur, lui serre chaleureusement la main, puis l’étreint dans ses bras. Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand : « Moses Mendelssohn ! le philosophe juif de Berlin ! » et respectueusement, les étudiants feront la haie lorsque les deux philosophes quitteront la salle en se tenant par la main.
A cette date, en effet, Mendelssohn, âgé de 45 ans, jouissait déjà d’une grande renommée. Arrivé à quatorze ans dans la capitale prussienne, nu-pied, par la porte réservée au bétail et aux juifs, capable seulement de dire trois mots en allemand, il s’était très vite fait reconnaître de la République des lettres. En 1763, il participait à un concours organisé par l’Académie royale des sciences et des belles-lettres de Berlin, dans les règles du plus strict anonymat, en proposant un Traité sur l’évidence dans les sciences métaphysiques. Le jury fut grandement surpris lorsqu’il découvrit qu’il devait attribuer le premier prix au « fils de Mendel »(Mendel’s -sohn), alors que Kant n’avait obtenu qu’un premier accessit ! Après la publication de son Phédon en 1767, écrit sous la forme d’un dialogue socratique sur le thème de l’immortalité de l’âme, bientôt traduit en une dizaine de langues, l’Europe apprenait, stupéfaite, qu’un nouveau Platon vivait à Berlin et que ce Platon allemand était juif, qui plus est, un juif refusant le baptême, dévot et pratiquant. Et il le prouvera encore dans Jerusalem ou Pouvoir religieux et judaïsme(1783), véritable « charte du judaïsme moderne », pour reprendre l’expression de M. Bourel, appuyée notamment sur la parole christique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Kant célèbrera « la pénétration, la subtilité et l’intelligence » de l’un des derniers ouvrages de son rival et ami.
A l’époque, faut-il le rappeler, la langue allemande, commençait seulement à engendrer des œuvres majeures. Frédéric II ne parlait qu’en français sauf à ses chevaux. L’idée ne serait pas venue au roi de Prusse d’écrire – au sens propre du terme « écrire » - en allemand. Sa plus chère ambition était de dérober à Voltaire son style et sa langue. Il prendra fort mal le compte-rendu que fera Mendelssohn de ses poésies françaises dans une revue littéraire. Le juif sermonnait le roi-philosophe et en même temps prenait fait et cause pour la langue germanique. « Quelle perte pour notre langue maternelle, écrivait-il, que le prince se soit plus habitué à la langue française ! Notre langue posséderait un trésor que nos voisins auraient raison de nous envier ! ». De fait, Mendelssohn consacrera les dernières années de sa vie à traduire les cinq livres de la Tora en allemand, mais en caractères hébraïques. Le but était double, remarque M. Bourel : « revenir à la Bible la plus pure et apprendre à ses coreligionnaires l’allemand, condition sine qua non de la sortie du ghetto ». Le yiddish ou le judéo-allemand n’étaient pour lui que jargon (qui se dit Jargon en allemand), contribuant à « l’immoralité de l’homme du commun ». Moses Mendelssohn s’éteignit le 4 janvier 1786, entouré d’ « un immense respect. On célébra en lui la plus éminente figure des Lumières juives (Haskala) et allemandes (Aufflärung). « Il y a quelques années encore, écrit M. Bourel, son portrait se trouvait aussi bien à Rehavia chez les juifs allemands de Jérusalem que dans la banlieue de Boston ou dans le « « quatrième Reich », Washington Heights à New York, partout où les juifs allemands s’exilèrent ». Dans sa thèse, cette même phrase, qui commençait par « Aujourd’hui », était écrite au présent. Minuscule nuance qui résume que dans les dix dernières années l’horreur intégriste a redressé la tête…C’est que la « symbiose judéo-allemande » qu’incarnait Moses Mendelssohn est plus difficile à concevoir quand remonte le niveau de l’intolérance.
Gallimard, 641 p. , 29,50 €

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