L’Observatoire des religions
Un livre de Amos Elon, Metropolitan Books, Henry Holt and Company, New York, 446 p. $ 25,50

The Pity of It All, A History of Jews in Germany, 1743-1933

A propos de la "symbiose" judéo-allemande

samedi 30 juin 2007

Certes, Mr. Elon dénie comme tant d’autres auteurs avant lui toute validité au concept de « symbiose judéo-allemande ». Il remarque qu’avant l’arrivé de Hitler au pouvoir les autres Européens craignaient, admiraient, enviaient ou ridiculisaient les Allemands, « seuls les juifs semblaient les aimer vraiment » - un amour unilatéral qui n’aurait trouvé comme unique réponse que la haine unilatérale …
Mr. Elon fait allusion, encore que trop succinctement, dans une note discrète en fin d’ouvrage, à Germanité et Judéité, publié par Hermann Cohen en 1915, alors que des millions d’hommes s’affrontent dans la boue sanglante des tranchées. Dans ce manifeste, traduit en français seulement en 1987 [1] , le philosophe néo-kantien le plus renommé de son temps, l’héritier spirituel de Mendelssohn pousse le patriotisme jusqu’à démontrer, avec des arguments philosophiques, religieux et esthétiques, que l’Allemagne non seulement n’est pas antisémite, mais encore qu’elle ne peut pas l’être, car elle constitue pour les juifs du monde entier un sorte de nouvel Israël. Le Messie avait ressuscité au sein de l’esprit allemand. « Je suis convaincu, écrit-il, que, abstraction faite de la nationalité, les juifs de France, d’Angleterre et de Russie sont liés par un devoir de piété à l’égard de l’Allemagne, car c’est la mère patrie de leur âme, si toutefois leur religion est leur âme. » Au passage, il accable de son mépris un certain « monsieur Bergson », « fils d’un juif polonais qui parlait le yiddish », parce que le philosophe français avait pris position contre l’Allemagne. « A cette époque cruciale pour le destin des peuples, continue Cohen, nous sommes fiers en tant juifs, d’être allemands, car nous sommes conscients […]de l’importance religieuse de l’esprit allemand […] En tant que juifs allemands, nous avons conscience d’appartenir à une force culturelle nodale qui est appelée à unir les peuples dans la perspective d’une humanité messianique […] En tant qu’allemands, nous voulons être juifs, et en tant que juifs, allemands ». Cohen n’était pas le seul juif à souhaiter la victoire de l’Allemagne. On pourrait citer bien d’autres noms encore plus célèbres : Nahum Goldmann, Jacob Wassermann, Walter Rathenau, Franz Oppenheimer (« Mon appartenance au peuple allemand est aussi sacré pour moi que mon origine juive »), Freud lui-même. Un an après le manifeste de Cohen, un observateur français remarque : « Aujourd’hui encore, il existe en Allemagne des Prussiens, des Saxons, des Badois, des Wurtembergeois et des Bavarois. Seuls les juifs sont exclusivement allemands. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, ils constituent l’armature de l’empire ». Chaïm Weizmann, le futur président de l’Etat d’Israël, dira même des juifs allemands qu’ils étaient « plus allemands que les allemands ». Encore le 16 janvier 1918, après quatre années de ce qui fut à l’époque la plus grande tuerie de tous les temps, Franz Rosenzweig, auteur de l’inoubliable Etoile de la Rédemption, écrit à un ami : « Soyons donc allemands et juifs. Les deux à la fois, sans nous soucier du et, sans en parler beaucoup, mais vraiment les deux. » Si l’histoire ne s’était pas aussi mal terminée, nous célébrerions les décennies allemandes qui ont précédé l’ère nazi comme un « âge d’or, dépassé seulement par la Renaissance Italienne », laisse entendre Mr Elon. Mais il eut fallu pour cela que la « patrie de Kant » ne perdît pas la Première Guerre Mondiale…
Du même auteur, on dispose en français de Le Premier des Rothschild, Meyer Amschel, fondateur de la dynastie, traduit de l’anglais par Paricia Blot, Paris, Calamnn-Lévy, 1996. Titre original : Fouder : A Portrait of the First Rtthschild and His Time

[1] Revue Pardès, 5/1987


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