L’Observatoire des religions
Il y avait bien une économie de marché dans l’Antiquité

Contre Polanyi

samedi 30 juin 2007

Cette fois, l’idole a pris un sacré coup. Elle ne s’est pas encore effondrée. On cherchera encore à la consolider ou à la retaper. Mais rien ne sera plus comme avant. Le responsable de ce sacrilège est Albert Bresson, auteur de nombreuses études sur l’économie antique. Son livre, publié chez un minuscule éditeur, commence pianissimo par aborder des sujets aussi abscons pour le profane que le statut de Naucratis (un port égyptien), ou les moeurs d’une famille camiréenne de commerçants de blé, ou encore l’étude du dessin de la fameuse coupe d’Arcésilas. Bresson fait ses gammes. Un premier « accord » est plaqué avec la relecture d’Aristote, notamment ses notes sur le commerce extérieur. Puis le grand jeu est lancé. A vrai dire, dès le début, on avait compris que c’était Polanyi qui serait visé. L’effet n’en est pas moins jubilatoire.
L’enjeu est considérable. Pour aider à le mesurer, rappelons que les travaux de Karl Polanyi (1886-1964) ont été la principale source d’inspiration de l’histoire économique des dernières décennies [1] (1), dont voici quelques lieux communs : le capitalisme est né en Occident à la fin de l’époque médiévale ; le propre des sociétés antérieures est que l’économie n’y existe pas en tant que sphère autonome ; dans ces sociétés baptisées précapitalistes, l’économie est immergée, encastrée dans les institutions sociales ou politiques ; l’échange marchand y joue un rôle mineur ; le commerce international répond pour l’essentiel aux besoins des élites ; les prix s’établissent selon des conventions traditionnelles, et non selon la loi de l’offre et de la demande ; il n’existe donc pas de marché autorégulateur dans ces sociétés. A la suite de quoi un Moses Finley [2] (2) est allé jusqu’à nier l’existence d’une quelconque forme de marché dans les mondes anciens.
Or toute différente est la réalité qu’observe Albert Bresson au moins pour la Grèce antique, pièces et textes à l’appui, c’est bien le cas de le dire - saluons au passage, pour le plus grand bonheur du lecteur helléniste, la présence des mots grecs dans leurs caractères originaux, et non, comme c’est devenu l’habitude chez la plupart des éditeurs, dans des caractères latins qui leur font perdre toute leur beauté. « Non seulement, montre Bresson, le marché existait bel et bien [dans les sociétés anciennes], mais on peut même dire que, comme structure politique et sociale, il était un élément clé du dynamisme des sociétés civiques, et faisait toute leur spécificité par rapport aux sociétés orientales, qui, elles, fonctionnaient principalement sur le mode de la redistribution. »
Ainsi les quantités considérables de grain, de vin, d’huile que l’on voit circuler au temps de la Grèce antique supposent l’existence d’organisations de marché qui ne peuvent correspondre à quelques livraisons occasionnelles de la part d’une paysannerie vivant normalement en autoconsommation, comme le voudraient Polanyi et ses disciples. De toute façon, il fallait bien que les paysans paient en nature ou en argent le loyer de leurs terres. Il fallait bien que les cités tributaires d’Athènes exportent des marchandises pour se procurer l’argent nécessaire au paiement de leur tribut. Il fallait bien qu’Athènes elle- même exporte notamment ses céramiques décorées pour payer le blé qu’elle importait en grande quantité pour se nourrir. Au IVe siècle, ces importations représentaient régulièrement la moitié du grain consommé dans la cité. On est aux antipodes du schéma d’un commerce quantitativement négligeable, réduit à quelques produits de luxe destinés à la clientèle limitée de l’aristocratie.
Athènes n’était pas la seule à compter sur des importations de blé pour se nourrir. Beaucoup d’autres cités en faisaient autant. Si pour couvrir un besoin aussi vital, on s’en remettait au commerce extérieur avec ses risques et périls, c’est qu’un tel recours était devenu habituel. Mais pour importer, il fallait exporter - lapalissade oubliée ! Il pouvait arriver que certaines cités vivent en complète autoconsommation, mais alors l’absence d’importation n’était que la traduction de l’incapacité à exporter. Alors, comme le note Bresson, « on était condamné à la médiocrité et à la pauvreté, on sortait du devant de la scène pour l’abandonner à des cités ouvertes à l’échange, urbanisées, monétarisées, qui menaient le cours de l’histoire ».
Chemin faisant, Bresson nous donne une définition de l’Etat antique comme « club de guerriers » ou encore comme « club fermé d’acheteurs et de vendeurs » - une piste de recherche qu’il faudra suivre. Et que Bresson lui-même devra suivre. Il semble en effet que notre auteur n’aille pas jusqu’au bout de ses propres audaces. Par exemple quand il écrit : « Ce n’était pas en dernier ressort le capital mais bien la terre qui était le principal facteur de production, le principal créateur de valeur (...). Aussi longtemps qu’il en fut ainsi, on ne peut parler de capitalisme. » Certes, incontestable est la part prédominante de l’agriculture dans l’économie antique. Mais le capital a-t-il jamais été défini par son contenu ? Deux pages plus loin Bresson remarque lui-même que l’exploitation agricole coûtait cher par le capital qu’il fallait mobiliser pour la constituer (défrichement de terres, accompagné éventuellement de la construction de terrasses ou de travaux d’amendement des sols, construction de bâtiments agricoles, achat d’esclaves comme main-d’oeuvre, etc. Dès lors on ne voit pas pourquoi les propriétaires terriens ne pourraient pas être considérés comme des capitalistes, tout simplement.
Cela ressort bien, du reste, d’un dialogue entre Ischomaque et Socrate dans L’Economique de Xénophon où l’agriculture n’est déjà plus conçue comme une activité « naturelle ». Il y apparaît que le père d’Ischomaque achète des terres en friche pour les revendre à un prix beaucoup plus élevé après les avoir mises en culture. D’autres faisaient la même chose avec des maisons. Ce qui montre bien que le capital, fût-il foncier, pouvait circuler, s’échanger, et s’accumuler. Que demander de plus ?

[1] ) Oeuvres principales : La Grande Transformation (1944), Les Systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie (1957).

[2] Les ouvrages les plus célèbres de Finley sont L’Economie antique (1975), et Economie et société en Grèce ancienne (1984).


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675