L’Observatoire des religions
Géraud Poumarède

Pour en finir avec la Croisade

Mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux XVI et XVII siècles, PUF, 2004, 686 p., 38 e

lundi 2 juillet 2007

A un moment où l’éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union Européenne agite encore les esprits, et pas souvent avec raison, le livre savant de l’historien Géraud Poumarède tombe à pic en ce qu’il nous montre que le long conflit qui a opposé l’Europe à l’Empire ottoman aux 16e et 17e siècles n’a pas évité un certain décalage entre les mots et la réalité.
Depuis la prise de Constantinople en 1453, la progression des Turcs semblait inexorable. Le sac d’Otrante, perpétré en 1480, a fait 800 victimes, que l’on a tôt fait de transformer en martyrs, avec beaucoup de miracles à la clef. Belgrade est tombée aux mains de l’Islam en 1521, Bude en 1526. Vienne est assiégée en 1529. Elle le sera de nouveau en 1683. Chypre tombe en 1570. Le sultan s’attribue une tiare à quatre couronnes, alors que celle du pape n’en a que trois. Depuis qu’il a investi Byzance, il se croit l’héritier des Césars, sans rien renoncer à sa foi dans Allah. Ce mélange de césarisme et d’islamisme jette l’effroi en Europe. L’idée se propage d’une destruction totale de la chrétienté.
Côté européen, c’est donc une véritable croisade qu’il s’agirait de mener contre la Porte. Le pape s’en proclame lui-même le chef, comme s’il se croyait encore au Moyen-Age. Toute une rhétorique se met en place. Le Turc est présenté comme l’Infidèle, l’ « ennemi commun », le sauvage. Le cruel potentat, assoiffé du sang de sa propre race, le barbare destructeur de culture, l’animal dominé par ses sens. Tous ces traits prêtés à l’Ottoman confluent dans la notion d’immanitas..
Un joli mot, somme toute, que cette « immanité ». Il s’oppose, bien sûr, à « humanité », sans pour autant que soit contesté le dogme chrétien de l’unité du genre humain. L’origine étymologique d’immanitas est la même que celle du grec mania, qui signifie folie. Traduisons ici immanitas par monstruosité. « Le mythe de la barbarie et de l’inculture des Turcs est une forgerie de la Renaissance, ne craint pas d’écrire M. Poumarède, et sa diffusion dans le milieu des lettres, qui atteindra jusqu’à Montaigne, y révèle une mobilisation durable au nom de la défense d’une civilisation commune. »
Pourtant, les « Saintes Ligues » que le Souverain Pontife réussit à mettre en place ne réunissent le plus souvent que les Etats directement confrontés au Turc, c’est-à-dire, outre les Etats pontificaux, les Habsbourg d’Allemagne, la Hongrie, la Pologne et Venise. Même quand Vienne est assiégée par les cavaliers d’Allah, la France tient trop à son alliance de revers avec la Sublime Porte pour se porter au secours de la maison d’Autriche. Quant aux puissances protestantes, la papauté les récuse a priori en tant que partenaires – comme si elle voulait limiter elle-même son rayon d’action.

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