L’Observatoire des religions
Jacqueline de Romilly

La loi dans la pensée grecque

Les Belles Lettres, 268 p., 29 €

mardi 3 juillet 2007

Une merveille, ce livre consacré par Jacqueline de Romilly à un thème qui, d’habitude, fait l’objet d’épais et rébarbatifs ouvrages. Ici, en quelque 250 pages, nous est restitué, avec une élégante clarté de style et de vocabulaire, le prodigieux chemin parcouru par la loi dans la pensée grecque, d’Hérodote à Platon. Et le mieux que nous puissions faire est de le suivre à notre tour. Jacqueline de Romilly.
Le point de départ se situe à la fin du 6e ou au début de 5e siècle. L’écriture étant déjà là, sans laquelle aucune règle politique ne peut prendre corps, les mots se mettent à bouger, et c’est nomos, et non plus thesmos, qui désigne la loi.
Ce changement de vocabulaire signale que la jeune démocratie athénienne, qui a triomphé de l’invasion perse, rejette l’idée de lois imposées du dehors, Dieu ou souverain étranger. Darius s’est étonné que les Grecs se risquent contre lui « s’ils sont tous également libres et ne sont pas soumis au commandement d’un seul ». On connaît la réponse : « S’ils sont libres, ils ne sont pas libres en tout, ils ont un maître, la loi, qu’ils redoutent encore bien plus que tes sujets ne te craignent ».
Le problème, avec le mot nomos, est que sa « valeur », allant de l’ordre du monde aux habitudes de tel groupe particulier, il ne peut être tiré ni vers le haut ni vers le bas sans que des difficultés ne surgissent. Ni vers le haut, car aucune loi écrite ne peut trouver de garant divin. D’où ressort une « loi non écrite », qui révèle la précarité de la loi humaine. Et l’on a soudain, au théâtre, la fière affirmation que la loi divine est la seule qui compte.
Ni vers le bas, car si nomos désigne simplement les mœurs, c’est la voie ouverte au relativisme. « La coutume, reine du monde ». On brode autour de cette formule tirée de Pindare, indéfiniment déformée. Euripide lui-même ne croit plus que les Grecs soient supérieurs aux barbares. « Autres pays, autres nomoi ». La loi est opposée à la nature, de sorte que le juste ne peut se définir que par référence aux conventions particulières d’un groupe déterminé. La notion de juste en soi perd toute consistance.
Dans cette brèche vont s’engouffrer les sophistes. Leur relativisme, insiste Jacqueline de Romilly, est corrigé par « l’idée que l’utilité impose certaines verts, en particulier au niveau de la cité ». Ils n’en ont pas moins une responsabilité dans crise morale et politique qui s’abat sur les Grecs. Calliclès, ce personnage totalement inventé par Platon, en même temps « le plus vivant et le plus caractérisé », incarne la révolte intégrale contre la loi, appelant au triomphe du « droit de la nature », qui est aussi le droit du plus fort, avec des accents qui annoncent – de très loin – Nietzsche. La crise morale est exploitée par tous ceux qui tendent à s’affranchir des lois, souvent sous l’empire de la nécessité, cette excuse commode ! Thucydide fait voir clairement le règne de la force dans les rapports entre cités. L’affreux discours de realpolitik des Athéniens aux malheureux Méliens est assez connu pour qu’on puisse faire l’économie de le citer ici.

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