L’Observatoire des religions

L’Europe et la reconnaissance des valeurs de la liberté économique. 2 Religion chrétienne et reconnaissance des libertés individuelles

jeudi 5 juillet 2007 par François Facchini

Pour approfondir cette proposition, nous allons nous mettre dans les pas de Weber et donner une place décisive à la religion chrétienne dans la découverte des institutions capables de faire respecter les libertés individuelles. Car, l’Europe n’était pas seulement géographiquement morcelée et politiquement fragmentée. Elle était aussi intégrée par une structure de croyance commune dérivée du christianisme (North 1998, p.22) qui a rendu possible la circulation des innovations et de la connaissance. « Au début du VIII° siècle, Bruno Dumézil estime que les différents royaumes, à l’exception de l’Espagne, jouissaient d’un certain sentiment d’unité chrétienne. L’Occident ne se définissait plus comme une mosaïque de peuples et de populations aux religions variées, mais intrinsèquement comme une chrétienté » (Dumézil 2005, p.457). L’Europe a très tôt partagé un même héritage culturel. Il est logique, alors, de supposer que la tradition européenne du droit a été influencée par cette culture chrétienne.

Le christianisme rompt avec ces croyances parce qu’ils partagent avec le judaïsme le principe d’un Dieu unique qui se révèlent à eux par une parole. La tradition judéo-chrétienne individualise ainsi le rapport des hommes au monde et invente un rapport sujet – objet, tout – partie inconnu auparavant et essentiel pour rendre compte de l’évolution du rapport de l’homme au monde.
Le christianisme et plus généralement le monothéisme donnent donc les conditions spirituelles de l’autonomie de l’homme vis-à-vis du monde et du groupe humain. Il a donné aux hommes les moyens de se penser comme des individus libres et non plus seulement comme des membres d’une communauté.
La révolution chrétienne a ainsi été de rendre l’homme responsable de son salut. Le destin n’est plus irrémédiablement et collectivement scellé. Le projet individuel est introduit dans la vie des hommes ouvrant une fracture de l’être. L’idée d’un individu souverain est ainsi contenue dans le christianisme. Elle révolutionne la manière de voir le monde de l’Europe préchrétienne.

Le christianisme remplace les mythes par la révélation d’un Dieu unique de l’univers père de tous les humains et développe un discours d’égalité entre les hommes et les femmes (condamne l’esclavage) (Berman 1983, 2002, p.81). Il rappelle que Dieu a donné la nature pour que les hommes s’y installent et y prospèrent ce qui a favorisé la sédentarisation des tribus nomades qui craignaient les déités hostiles de la forêt (Berman 1983, 2002, p.78). Il abolit la fiction de l’immutabilité du droit coutumier et la place de la royauté dans l’évolution du droit coutumier en imputant aux rois la responsabilité de veiller à ce que la justice tribale soit tempérée par la miséricorde (Berman 1983, 2002, p.82).
Il introduit en contrepartie l’idée que le roi ne tient son pouvoir que de Dieu. Il est donc soumis à sa loi comme tous les croyants. Il développe une justice qui n’a pas pour mission de protéger l’harmonie sociale mais de donner à chacun son dû (Berman 1983, 2003, p.94). Il individualise ainsi la relation des hommes à Dieu et par voie de conséquence aux autres.

Le christianisme est, en ce sens, une condition suffisante de la découverte de l’individu parce qu’il a toujours conçu son église « comme une société libre unie par le consentement volontaire de ses membres » (Tierney 1982, 1993, p.140). Sans nier l’usage de la force dans certaines circonstances, il apparaît, au regard des recherches les plus récentes sur le sujet, que l’Europe a plutôt été convertie par la prédication et la force de conviction que par la coercition, même si le travail d’histoire reste encore immense (Dumézil 2005, p.76).
Il est avéré, notamment, que les évêques, ayant un jour à répondre sur leur salut du salut de ceux qu’ils avaient fait chrétiens contre leur volonté, préféraient utiliser des stratégies détournées, comme l’obligation pour les baptisés de dénoncer les mauvaises pratiques des autres chrétiens, la possibilité d’obtenir des avantages matériels en étant chrétien, l’ex-communication (ostracisme) ou la pratique des miracles, que de recourir à la force (Dumézil 2005, pp.77 et suivante).
Le christianisme se propage ainsi en Europe entre le V° et X° siècle de manière plutôt pacifique et en modifiant profondément les manières de voir le rapport de l’homme au monde. Il invente l’individu et l’idée qu’il existe des communautés qui transcendent les liens de sang, mais repose sur un acte de foi volontaire. Tout le monde est ainsi appelé à être chrétien, contrairement au judaïsme.


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675