L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images.

samedi 7 juillet 2007 par Joseph Babled

Même lorsque paraît triompher l’Humanisme, l’art fait problème du côté du soleil couchant.
En plein Quattrocento, les Florentins entendaient Savonarole dans ses sermons tonner contre leur prince protecteur des Arts. « Eloigne de ton cabinet, clamait-il, ces idoles que tu as chez toi…Aujourd’hui, on porte dans les églises des tableaux de tant d’art et de luxe dans l’ornement qu’ils détruisent la lumière de Dieu. On doit souhaiter plus de simplicité ; sinon l’art fait oublier Dieu. » [1] Mal lui en prit ! Le terrible imprécateur fut supplicié et mis à mort en 1498. Son tort principal a peut-être été tout simplement d’avoir trop bien compris l’ampleur de la révolution qui était en train de s’emparer de la peinture, et de s’y être opposé. Plus qu’un crime, une erreur !
Ce n’était pourtant pas la première fois que de tels cris se faisaient entendre sous la voûte des églises ou des abbayes. Quelles que soient les distances prises par l’Eglise à l’égard du judaïsme, variables [2] au demeurant selon les époques, les autorités ecclésiastiques ne pouvaient ignorer complètement l’un des Dix Commandements du Dieu de la Bible, et pas n’importe lequel, puisqu’il vient en deuxième rang après la proclamation de l’unicité de Dieu. Précisé et commenté par Moïse lui-même, il ne pouvait être pris à la légère. De fait, le Deuxième Commandement est si intimement noué à la prescription monothéiste qu’il en est comme le corollaire. L’Eglise pouvait difficilement l’ignorer, non seulement parce que le Dieu des chrétiens est lui aussi unique (tout en étant trinitaire), mais aussi parce que le tabou iconique a laissé au moins une trace dans le Nouveau Testament [3]
Aussi bien l’histoire de l’Eglise est-elle traversée par des crises iconiques à répétition. Voici par exemple Alcuin, ce lettré attiré par Charlemagne à la cour d’Aix-la-Chapelle, et apostrophant les iconophiles en ces termes : « Toi [l’amateur d’art] tu vénères les couleurs superficielles ; nous qui préférons l’écriture, nous pénétrons jusqu’au sens caché. Tu te laisses charmer par des surfaces peintes, nous nous émouvons devant la parole divine. Arrête-toi à l’image trompeuse, sans âme des choses, nous nous élevons à la réalité des valeurs morales. [...] Nous éprouvons un plaisir plus vif à nous rassasier de la douceur des lettres que tu ne peux en ressentir en regardant les images ». Et de conclure : « Il est bien malheureux l’esprit qui, pour se souvenir de la vie du Christ, a besoin du secours de la peinture et qui est incapable de prendre son élan dans sa propre puissance. » [4] Ce texte carolingien est capital parce qu’il fait une sorte de synthèse entre le mépris platonicien à l’encontre des images et l’interdit biblique concernant les icônes, et surtout il oppose l’écriture à la peinture, plaçant la première bien au-dessus de la seconde – hiérarchie qui n’est qu’implicite dans les textes bibliques.

[1] Cité par Jean Gimpel (1968) p. 60

[2] La distance entre l’Eglise et le judaïsme avait été réduite par l’interdit jeté par l’empereur Théodose 1er en 393 sur les Jeux Olympiques.

[3] Jean 4, 23-25 : « Mais l’heur vient, et nous y sommes, où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esdras^rit et en vérité. Car ce sont de tels adorateurs que réclame le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent l’adorer ».

[4] Gimpel (), p. 57


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