L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (4)

samedi 7 juillet 2007 par Joseph Babled

En fait, l’artiste, dès le 15e siècle en Italie, a trouvé un autre support que l’Eglise. Et c’est ici qu’intervient le mythe du Quattrocento, qui veut nous faire croire qu’il a trouvé son support dans la bourgeoisie, donnant du même coup ses lettres de noblesse au capitalisme naissant italien.
On peut concevoir que le capital divin accumulé sur la tête des artistes par les muses chassées de Byzance ait attiré les marchands. Mais dans la course à ce fabuleux trésor, ils n’étaient pas les mieux placés pour l’emporter. A vrai dire, il eût été bien étonnant qu’ils puissent faire jeu égal avec les princes dans cette affaire. Non contents de conquérir le pouvoir monétaire, ces derniers s’approprièrent aussi celui conféré à l’art et par l’art. Dans le deux cas c’est la religion qu’ils dépouillent, prenant la succession des grands prêtres monnayeurs et mécènes. A la fois évêque et roi, le pape fait la jonction entre les deux époques au moment même où il porte le patrimoine du Vatican à son maximum, sanctionné ensuite par le sac de Rome.
En Angleterre, en Allemagne, en France, en Bourgogne, en Italie, en Espagne les cours travaillent depuis le 13e siècle le corps de l’Europe, formant les embryons d’une nouvelle forme de pouvoir : l’Etat, qui mettra un terme au Moyen Age féodal et chrétien.
Dans leur gestation de la Renaissance – une véritable naissance en ce qui les concerne – les cours ont des besoins croissants de représentation spectaculaire, guidés par l’intuition que le voir-être-vu est essentiel à tout pouvoir. Comme le note Martin Warke, dans un livre capital pour notre propos, « les cours ont repris à leur compte le vieil argument qui veut que les sens soient, plus que l’entendement, aptes à se représenter et à faire passer certaines convictions » [1] . Ainsi conseilla-t-on, par exemple, à Henri VIII d’Angleterre, d’organiser un cortège officiel contre le pape, « parce que, chez les gens simples, les choses entrent plus vite par les yeux que par les oreilles, et cela parce qu’ils assimilent mieux e qu’ils voient que ce qu’ils entendent » [2] .
Les ateliers monastiques ne pouvant suffire à satisfaire cette demande en expansion rapide, les inventeurs de l’Etat s’adressent aux artisans des villes ; ils les attirent à eux, en font des « valets » à revenu fixe – statut fort enviable comparé au travail à la pièce entravé de toutes sortes de règles qu’offraient les corporations citadines à la même époque. Seule l’atmosphère de la cour était capable de permettre à la chenille-artisan de se muer en papillon-artiste. Toute servile que fût la condition de courtisan, elle offrait davantage de libertés que n’en pouvaient supporter les corporations traditionnelles, par essence conformistes. A la cour non à la ville, l’artisan devenu artiste fait éclore en lui cette parcelle de divinité dont le dotait la religion de l’Incarnation, ne serait-ce que parce qu’il approchait des princes qui tiraient de Dieu leur propre pouvoir. De là date la brouille définitive entre l’Art et la Bourgeoisie – et, non comme on le croit, de la fin du 19e siècle. Là aussi débute le malentendu entre l’art et l’argent.

[1] Warke (1990

[2] Warke (1990


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675