L’Observatoire des religions

AGAINST POLITICS - ON GOVERNMENT, ANARCHY AND ORDER, d’Anthony de Jasay

Routledge, 1997

mardi 10 juillet 2007

Il fut un temps - qui, pour de nombreux esprits en France, dure encore - où la séparation du privé et du public était chose simple et claire. Il y avait d’un côté les biens ordinaires qui relevaient de la loi de l’offre et de la demande et, d’autre part, des biens dits collectifs dont les caractéristiques faisaient qu’ils devaient être pris en charge par l’Etat, d’une manière ou d’une autre, sauf á n’être pas du tout produits. L’Etat trouvait donc une légitimité a assurer lui-même ou a financer la production de ces biens - légitimité qui venait s’ajouter à celle du gardien de l’ordre, capable de faire respecter les droits de propriété et l’exécution des contrats conclus normalement.

Le tableau a commencé à se compliquer quand on s’est avisé que l’Etat-gendarme pouvait n’être pas toujours et forcément vecteur de l’intérêt général, que les hommes qui composaient et animaient la machine étatique pouvaient avoir leurs propres intérêts avant ceux de leurs concitoyens. Marx, on le sait, a fait de l’Etat le serviteur de la bourgeoisie, l’esclave du capital. Mais avant d’arriver a cette théorie, il avait envisagé dans La Sainte Famille ou dans Le 18-Brumaire que l’Etat fût d’abord au service de lui-même - conception que l’on retrouve aujourd’hui dans la critique de l’économie publique. Dans les deux cas, l’intérêt général derrière lequel s’abrite la puissance publique n’est qu’un leurre. Les affaires de corruption ont redonné de l’actualité a cette vision pessimiste de l’administration. L’affaire s’est encore davantage embrouillée lorsque l’assimilation entre bien collectif et bien public a été remise en cause. A ce point les économistes utilisent un jargon qui achevé d’obscurcir le sujet. Il s’agit pourtant de choses fort simples.

Prenons l’exemple du phare maritime - exemple canonique dans toute la littérature sur ce sujet. Le service rendu par ce phare - l’émission de signaux lumineux qui permettent aux navires d’arriver à bon port - était dit “non excluable”. On signifiait par la qu’il pouvait être utilisé par les marins, qu’ils aient ou non participé au financement de la construction de phare. Et l’on en concluait immanquablement que, dans ces conditions, personne n’accepterait de payer pour le phare et que, par conséquent, seule la puissance publique pouvait prendre en charge sa construction. Un tel raisonnement était appliqué pour beaucoup d’autres objets” depuis la défense nationale jusqu’aux problèmes de pureté de l’air en passant par la culture, la recherche, l’éducation, l’information, la santé, les transports, l’énergie, la monnaie, voire la sidérurgie, l’industrie automobile, l’informatique et toutes les activités ayant, supposait-on, des effets induits aussi peu excluables que les signaux émis par le phare de la théorie. C’est dire à quel point le concept était indéfiniment extensible. Jusqu’au jour ou un économiste américain a cherché à savoir ce qu’il en était vraiment, du moins en ce qui concernait les fameux phares. Cet économiste, Ronald Coase, Prix Nobel de sciences économiques en 1991, découvrit cette chose stupéfiante : au Royaume-Uni, pendant longtemps, le service des phares avait été fourni par des entreprises privées ! Il publia ce résultat en 1974 : Ainsi l’exemple canonique qui avait servi a justifier l’intervention de l’Etat était historiquement faux.

Partant des mêmes analyses, éclairé si l’on ose dire par la même phare, Anthony de Jasay développe un point de vue beaucoup plus radical. Cet économiste d’origine hongroise qui a enseigné a Oxford s’était fait remarquer il y a quelques années par un superbe traité sur l’Etat (voir par ailleurs).

Le présent ouvrage est un festival d’intelligence, qui ne fait grâce d’aucun préjugé. Sur la question des biens collectifs, Jasay observe tout bonnement que la non-exluabilité n’est pas un critère pertinent, puisque toute chose est excluable, il suffit d’y mettre le prix, lequel peut être faible ou élevé, en fonction de toute une série de circonstances, les caractéristiques physiques du bien en question n’étant qu’un élément parmi d’autres.

Pour reprendre l’exemple du phare, on pourrait très bien imaginer un dispositif électronique qui rend inobservables les signaux émis par le phare par des marins non équipés d’un décodeur. Grâce a un tel système, le service rendu par le phare redeviendrait aussi excluable qu’une émission cryptée de télévision. “Dans l’univers des biens, le coût de l’exclusion est une variable continue”, observe Jasay ! La ligne de partage entre biens privés et publics que pratique une société n’a pas de fondement économique. D’ou l’extension politique du service public.

Sur ce sujet, notre auteur se livre en quelques pages succulentes à une descente en règle de Hayek dont il montre les faiblesses de raisonnement. A l’ “ordre spontané”du grand théoricien du néolibéralisme, il oppose son “anarchie ordonnée”. Par souci de rigueur logique : aucun théoricien du contrat social n’a pu répondre a la très vieille question : quis custodier ipsos custodes (qui gardera les gardiens de la Constitution ? Mais aussi par étique : à force de se décharger sur l’Etat de toute une série de taches, le sens moral s’atrophie comme un muscle dont on ne se sert pas, estime Jasay. Aussi sa cible est-elle non pas le mauvais gouvernement, mais le gouvernement tout court (d’ou le titre de l’ouvrage).


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