L’Observatoire des religions

Justice and Its Surroundings, d’Anthony de Jasay

Liberty Fund, 2003

mardi 10 juillet 2007

La lecture d’un livre d’Anthony de Jasay est à la fois exaltante et éprouvante. Exaltante, car cet économiste d’origine hongroise qui a ensigné à Oxford est un excellent théoricien de l’Etat (voir par ailleurs rubrique Archives). Il nous fait découvrir à chaque fois des territoires peu connus. Eprouvante parce que l’on se dit presque à chaque page : mais comment diable n’y avais-je pas pensé plus tôt ?
Cette fois, il s’agit d’un recueil d’articles écrits par l’auteur dans différentes revues. La question, toujours actuelle, de la justice y est abordée sous différentes facettes, d’une manière si différente et si riche qu’il est possible seulement d’en donner un aperçu ici.
Glanons au hasard des réflexions sur les différences rarement faites entre droits et libertés, sur l’ambiguïté, du point de vue de la liberté, de la distinction entre sphère privée et sphère publique, sur l’opposition éclairante entre le principe cicéronien « suum cuique » ( à chacun son bien) et le principe « à chacun selon ses besoins », sur la relation entre l’injustice et l’imputation (la Nature n’est ni juste ni injuste), sur la logique épistémologique qui, selon Jasay, est à la base de la présomption d’innocence, sur le socialisme traité comme un problème d’agence sans « principal » …Toutes ces questions difficiles sont passées au laser de la redoutable intelligence de Jasay.
Prenons le problème de la redistribution, qui fait régulièrement descendre dans la rue les « porteurs de pancarte », comme disait de Gaulle. Une des raisons que l’on avance parfois pour justifier ce mode de fonctionnement de l’Etat-Providence, c’est que la redistribution aide les riches à conserver leurs richesses. En lâchant quelques miettes aux pauvres, ils peuvent dormir plus tranquillement. On sait que Marx lui-même, sur la foi de cet argument n’avait pas de mots assez durs pour fustiger les réformateurs sociaux comme les pires ennemis de la classe ouvrière.
Plus récemment l’économiste américain James Buchanan, cité par Jasay, a justifié la redistribution parce qu’elle permettait d’économiser sur les coûts excessifs de protection de la propriété en cas de distribution trop inégalitaire de revenus. Il n’est pas jusqu’au philosophe américain John Rawls qui ne se serve au moins implicitement de et argument dans sa Théorie de la justice. Ludwig Erhard, le père allemand de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft) , aurait confié à Friedrich Hayek, économiste autrichien, qu’il s’agissait à d’un pléonasme qui ne faisait pas de mal.
Pour Anthony de Jasay, tout cela n’a aucun sens. On n’a jamais acheté de l’efficience avec de la redistribution. Au contraire, celle-ci entraîne la société dans une spirale de conflits sociaux, aucun critère de redistribution n’étant universellement acceptable.
Le dernier chapitre mérite d’être lu par tous les amoureux de la liberté. Car la liberté, pour Jasay, est une école d’austérité. Elle a ses propres coûts, et beaucoup sont prêts à l’échanger contre moins qu’un plat de lentilles. Ceux qui menacent la liberté aujourd’hui ne sont pas tant les despotes, les dictateurs ou les idéologies totalitaires, que nous-mêmes.
Laissons lui ce dernier mot : »Il n’est en aucune façon évident que les hommes veulent toute la liberté qu des systèmes politiques tyranniques ou bureaucratiques leur dénient »

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