L’Observatoire des religions
Le droit musulman, antidote du capitalisme ?

La propriété en Islam

jeudi 12 juillet 2007 par Louis Gardet

Louis Gardet, grand islamologue, auteur entre autres ouvrages de La Cité musulmane (Vrin 1976) expose dans cet article qui date des années 1930 l’idée qu’il se fait du droit de propriété en islam. « En islam, écrit-il, l’homme [...] sera possesseur plus que propriétaire ; il aura des devoirs à acquitter vis-à-vis de la communauté car tel est le précepte de Dieu, moyennant quoi, il pourra exercer sur les biens à lui remis un droit d’usage privé, si l’on préfère : droit pratique d’use et de jouir – non d’abuser. »
« Le vieux droit de l’islam, et il doit s’en féliciter, serait moins armé encore pour trouver en lui-même les éléments d’une économie capitaliste, si contraire par certains aspects à ses tendances les plus profondes », écrit-il dans sa conclusion. » Et d’agréer « ce sentiment que l’usage et libre disposition des biens est lié pour le propriétaire à l’accomplissement préalable de devoirs définis » même si le droit musulman manque « d’une claire notion de la personne humaine ».
Dieu seul a le haut domaine (mulk) sur les choses. Et Il a fait de l’homme son ikhalifa, son représentant sur la terre. Mais les anges ont voulu contester ce privilège au nom de leur supériorité sur la nature humaine. Dieu répondit en donnant à Adam la science su singulier que n’avaient pas les anges, en révélant à Adam le nom de « tous les êtres », en lui remettant le secret « du voile du nom » [1] . Décret purement positif de la part de Dieu , acceptation passive, sans souveraineté dominatrice de la part de l’homme . Rien n’est lié à une constance de la nature humaine et à ses lois (109) [2]
La révélation du nom a donc rendu l’homme maître et possesseur des choses. Tout d’abord dans l’état d’indivision ou de libre usage (ibâha). Mais à Dieu appartient ensuite d’attribuer tel bien à tel homme ou tel groupe d’hommes, l’interdisant ainsi à tout autre. C’est Dieu qui de l’extérieur établit une chose dans un état juridique défini. Une vente, un hériutage, une attribution debutin, un travail, sera bien la manifestation d’un statut de propriété , mais à titre de signe, d’indice, et non de cause. Ce que l’homme tire de son bien par un effort personnel, c’est l’acquisition (kasb). Quant aux ressources ou aux moyens de vivre (rizq), elles ne lui appartiennent que par un nouvel investissement divin (110)
En résulte [...] un certain détachement de la propriété, ce qui ne va pas sans grandeur, car ce que Dieu a donné, Dieu peut le retirer, mais détachement qui s’accommode d’une recherche d’utilisation et de jouissance, du désir de jouir au mieux, dans l’instant présent, du bien ainsi confié (110)
En chrétienté, la vraie notion de propriété suppose à la base la reconnaissance d’un droit de propriété fondé sur la nature concrète de la personne humaine [...] elle suppose non moins nettement que l’usage doit être « en quelque sorte commun », que le propriétaire, donc, est responsable dans sa gestion devant la communauté.
En islam l’homme [...] sera possesseur plus que propriétaire ; il aura des devoirs à acquitter vis-à-vis de la communauté car tel est le précepte de Dieu, moyennant quoi, il pourra exercer sur les biens à lui remis un droit d’usage privé, si l’on préfère : droit pratique d’use et de jouir – non d’abuser. (112)
Cet article se trouve à la Bibliothèque de l’Institut catholique de Paris sous la cote Louis Gardet, AEJ 426. On trouvera ici des notes de lecture, les numéros entre parenthèses renvoyant à la pagination de l’ouvrage.

[1] Coran 2, 27-31

[2] exactement semble-t-il le contraire de ce que les chrétiens ont tiré de la Bible selon Renoux-Zagamé Marie-France (1987), Origines théologiques du concept moderne de propriété, Librairie Droz, Genève, Paris.


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