L’Observatoire des religions
De la crétinisation

Une étude d’Adorno sur une superstition secondaire

à partir de la rubrique astrologique du « Los Angeles Times »

vendredi 13 juillet 2007

Lors de son séjour aux Etats-Unis, en 1952-1953, Theodor Adorno entreprit d’étudier la rubrique astrologique du Los Angeles Times. Le philosophe allemand entendait-il démontrer, textes à l’appui, que ses compatriotes n’avaient pas le monopole de l’irrationnel ? C’était une époque où l’on se demandait encore s’il n’y avait pas un mal spécifiquement allemand. Or, comme le dit Adorno dans l’introduction de son ouvrage, le jeu dangereux des interactions entre forces rationnelles et forces irrationnelles dans les phénomènes de masse contemporains « semble au contraire provenir de conditions sociales et culturelles beaucoup plus universelles ». Bref, la folie est parmi nous, à preuve l’engouement pour l’astrologie dont témoignent les rubriques qui lui sont consacrées dans la grande presse, et elle est sciemment et commercialement exploitée à des fins de crétinisation. Le mot ne vient pas sous la sobre plume d’Adorno, mais l’idée est bien là. Des extraits qu’il donne à lire, il vaut mieux rire plutôt que de pleurer.

Donc, notre philosophe épluche trois mois de la rubrique. Il en résulte un essai superbe d’intelligence, de pertinence et d’humour. Même si l’auteur nous met en garde contre toute « généralisation », il n’empêche que cette enquête vise bien au-delà de l’horizon fantasmagorique des producteurs, auteurs et lecteurs de ce genre de rubriques ; elle fait apparaître que la pseudo-science des astres est une clef permettant de comprendre des inclinations sociales et psychologiques aujourd’hui largement répandues.

On peut partir du point de vue de l’auteur de la rubrique, Caroll Righter, la Madame Soleil de la Côte ouest. Il lui fallait obéir à une double contrainte : ni décevoir des lecteurs en ne s’impliquant pas du tout, ni compromettre son autorité magique, sur laquelle reposait sa valeur commerciale, en émettant des prévisions qui se révéleront totalement erronées. Pour s’en sortir, il lui faudrait compter sur sa connaissance des problèmes les plus courants que génère l’organisation de la vie moderne, et s’attacher plus particulièrement aux questions qui sont tellement difficiles à résoudre rationnellement que l’on sollicite une source irrationnelle pour leur trouver une réponse.

Les réponses devaient être faites avec un certain flou dans l’expression, de façon que même des prédictions et des conseils tout à fait irréalistes puissent s’accorder aux situations de la vie du lecteur et ne pas être d’emblée rejetés comme faux. Ainsi l’astrologue ne verrait pas ses prédictions remises en question au niveau factuel « tant qu’il saura discerner, parmi les besoins et les désirs de ses lecteurs, ceux qui sont si forts qu’ils n’ont guère de chance d’être ébranlés par leur confrontation avec la réalité, à la seule condition toutefois que cette confrontation se cantonne à un niveau purement intellectuel et n’expose pas les lecteurs à des conséquences néfastes dans leur vie pratique ». Exercice assez subtil et qui demande beaucoup de doigté.

Le jeu journalistique auquel se livre le familier des astres aboutit en fait, comme le démontre Adorno, à présupposer, nourrir et exploiter en permanence les besoins de dépendance du public, tout en projetant cette dépendance sur quelque chose d’extérieur, que ce soit une conspiration des vilains financiers de Wall Street ou sur une constellation céleste. « Ce qui pousse les gens dans les bras des différents types de "prophètes de l’imposture", écrit Adorno, n’est pas seulement leur sentiment de dépendance et leur désir de mettre cette dépendance sur le compte de sources "supérieures" et, en définitive, plus acceptables, c’est aussi leur désir de renforcer cette dépendance, de ne pas avoir à prendre en main leurs affaires. » Bref, l’astrologie n’exprime pas seulement la dépendance, c’est une idéologie de la dépendance, « une tentative de renforcer et en quelque sorte de justifier des conditions d’existence pénibles ».

Il y a plus grave. Reflet de l’opacité de la réalité empirique, l’astrologie est elle-même si opaque qu’elle peut être facilement acceptée par des gens sceptiques et désenchantés. Adorno : « Le culte de Dieu a été remplacé par le culte des faits. » Et ce qui va de pair avec la foi grandissante dans les faits, « c’est que l’information a tendance à remplacer de plus en plus l’investigation et la réflexion intellectuelles ». L’élément de synthèse, au sens philosophique classique, serait de moins en moins présent, de sorte que l’on pourrait légitimement dire avec notre auteur que « l’astrologie est la note à payer pour avoir négligé la pensée interprétative au profit de la collecte des faits ».

Tout cela écrit il y a presque un demi-siècle est prodigieusement intéressant. Mais, en dépit de ses fulgurances, le texte d’Adorno reste marqué par le contexte de l’époque : les lendemains immédiats de la deuxième guerre mondiale, le conflit Ouest-Est, la perspective de la guerre atomique. Certes l’angoisse écologique a remplacé ou s’est ajoutée à la peur nucléaire. Mais la « crise », si crise il y a, n’est plus ce qu’elle était, et l’on aimerait qu’un autre Adorno lise à nouveau notre présent, si ce n’est notre avenir, dans le marc du café astrologique.

Des étoiles à terre : la rubrique astrologique du Los Angeles Times : étude sur une superstition secondaire, Editions Exils

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