L’Observatoire des religions
La peur au coeur

Le travail sans qualités

Les conséquences humaines de la flexibilité

samedi 14 juillet 2007

Voilà un livre qui réconciliera peut-être une certaine sociologie avec l’économie, plutôt fâchées par les temps qui courent, tant les observations de l’auteur sont fines, astucieuses, évitant le prêchi-prêcha habituel des bonnes âmes. Richard Sennet à qui l’on devait déjà un intelligent essai sur les « tyrannies de l’intimité » [1] , se régale et nous régale d’histoires vécues à trente ans de distance. Le terrain, il n’y a que cela de vrai ! Morceau d’anthologie, par exemple, que ce portrait à la sanguine d’ingénieurs informaticiens d’une célèbre orgueilleuse firme multinationale, mis au chômage à la suite d’une purge de dégraissage et se retrouvant au café du coin pour boire leur amertume avec leur bière - jusqu’à la lie.

Un monde sépare en effet la génération des Trente Glorieuses ou supposées telles et celle du « nouveau capitalisme ». Et un mot résume ce changement : flexibilité. Ce vocable, nous dit Sennett, est entré dans la langue anglaise au XVe siècle. Il tirait son sens premier d’une observation toute simple que fera plus tard La Fontaine : si un arbre peut ployer sous le vent, ses branchent retrouvent leur position d’origine. Le drame est que les êtres humains que l’on invitent ainsi à se ployer ne retrouvent pas une telle position, si tant est qu’elle puisse exister.

Pour appuyer sa thèse, Sennet fait entrer dans son jeu le concept de character, dont la traduction en français par caractère ne peut épuiser le sens. Sennet rejoint ici Horace pour qui le caractère d’un homme dépend de ses liens avec le monde. « Le caractère, écrit-il, se rapporte aux traits de personnalité que nous apprécions le plus en nous et par lesquels nous cherchons à être appréciés des autres ». Mais comment décider de ce qui a une valeur durable pour nous dans une société impatiente qui réclame de la flexibilité pour mieux assouvir ses besoins à court terme ? Le titre anglais de l’ouvrage dit mieux les intentions de l’auteur. Le nouveau capitalisme menace de corroder le caractère.

Dans le capitalisme antérieur, on faisait carrière au sens propre du terme, le mot désignant une route. Sa vie durant, on empruntait une voie sur laquelle on poursuivait ses desseins économiques. Dans le nouveau capitalisme, l’expérience dominante est celle de la dérive de lieu en lieu et de job en job - ce terme désignant à l’origine un morceau ou un bout de quelque chose qui pouvait être charrié alentour. Avant, même dans les échelons les plus humbles de la société, on avait le sentiment d’être l’auteur de sa vie et l’on en tirait un sentiment de dignité.

Aujourd’hui un jeune Américain qui a fait au moins deux ans d’études supérieures peut compter changer d’emploi onze fois et renouveler sa formation au moins trois fois au cours de ses quarante années de vie active. Les amitiés s’il y en a se nouent et se dénouent au gré des déménagements. Personne ne devient jamais à long terme le témoin de la vie d’un autre. Les enfants sont laissés à eux-mêmes et deviennent des voyous. La peur est inscrite au cœur même de la vie professionnelle de leurs parents, mêmes s’ils ont réussi à s’adapter.

L’auteur a bien conscience que ce tableau « risque d’apparaître comme une opposition entre le passé, qui était meilleur, et le présent qui est pire ». Il s’en défend aussitôt. Du reste comme il le remarque lui-même, « aux Etats-Unis, les Blancs, hommes ou femmes, issus des classes moyennes ont davantage accès aux horaires flexibles que les ouvriers ou les Hispaniques ». La flexibilité des horaires est donc une sorte de privilège. C’est la preuve même que le nouveau capitalisme n’a pas que des effets négatifs Loin de revenir à un monde révolu, il s’agit donc pour Sennet « de savoir comment structurer le récit de notre vie aujourd’hui, dans un capitalisme qui nous pousse à la dérive ». Soit ! Mais un tel récit, s’il était plus facile à construire lorsqu’on était censé « s’épanouir au travail » dans le cocon d’une entreprise dont on était l’employé à vie, était-il plus authentique ? N’était-il pas plus aliénant ?

Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat Albin Michel, 223 p. , 95 F Titre original : The corrosion of Character. The personal consequence of Work in the new capitalisme

[1] Les Tyrannies de l’intimité, Seuil 1979


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