L’Observatoire des religions
La haute banque juive serait née à Bagdad au 10e siècle de notre ère

L’influence de l’islam au Moyen Age sur la fondation et l’essor des banques juives

samedi 14 juillet 2007 par Louis Massignon

Le rôle financier de l’élément juif dans le monde qui nous paraît classique, est un rôle accidentel qui lui a été imposé par l’Etat musulman au 10e siècle de notre ère. Telle est la conclusion paradoxale à laquelle est parvenu Louis Massignon dans un article publié en 1931, devenu ensuite célèbre dans le petit monde des orientalistes, mais rarement cité correctement. On en trouvera ci-dessous les extraits les plus significatifs et intéressants
Etudiant un procès religieux mené à Bagdad sous le règne d’al-Muqtadir (908-932), Louis Massignon avait été surpris du rôle joué au près du calife et de ses vizirs par certains banquiers juifs entre les mains de qui « on osait consigner indistinctement des bijoux de la Couronne et des prisonniers d’Etat.
Il remarquait ensuite une double concentration de moyens d’action : « concentration de capitaux, grâce à la formation d’une caste, d’abord en majorité chrétienne, puis juive, de banquiers arbitragistes opérant de Bagdad comme centre, avec des succursales au loi, ravitaillant l’Etat en métal monnayé ; - et concentration de main d’œuvre, grâce aux razzias d’esclaves, raids coloniaux précisément subventionnés par des mêmes banquiers, sous prétexte de « guerre sainte », afin d’assurer le fonctionnement permanent d’ateliers dans les villes et de chantiers sur les plantations » (241).
Comme, pour Massignon, le Moyen Age occidental ne connut de grandes banques qu’à partir du 16e siècle, « il devenait vraisemblable de supposer que l’essor de la banque internationale telle qu’elle apparaît aujourd’hui avec une prépondérance nette de l’élément juif, pouvait remonter au califat abbasside » (242).
A partir de cette hypothèse et de documents arabes et juifs qui venaient d’être découverts, Massignon formule à titre de conjectures directrices [...] certains principes valables au moins pour toute la durée du 10e siècle de notre ère :
1) Le titre de « banquiers de la Cour » décerné par la Chancellerie d’Etat sous Muqtadir à deux ou trois banquiers juifs de Bagdad ne signifie pas seulement que c’étaient des fournisseurs privilégiés, mais intermittents, tantôt comblés, tantôt rançonnés, ainsi que Philippe le Bel fera des Lombards ; il implique ici une stabilisation de leurs relatons avec l’Etat sous une modalité dont, tout au moins pour la période 919-929, l’économie nous est explicitement attestée : pendant ces seize années, cette firme bancaire Ben-Pinéhas et Ben-‘Imrân « et leurs successeurs » garantit, par exemple , au vizir, durant la première semaine de chaque mois, le numéraire requis pour la paye de son personnel immédiat en numéraire argent prélevé sur la ferme de l’impôt foncier de l’Ahwâz (qu’elle avait déjà) en échange de la remise définitive d’une amende et d’une mensualité en or (alors plus du double de la dite paye). Cela valait mieux pour l’Etat que d’emprunter aux gros négociants de Bagdad [...] au taux de 30% par an pour payer les troupes ; ou que d’altérer la monnaie.
2) Les banquiers de la Cour recevaient en dépôt des vizirs (pour s’en faire bien venir) certains fonds, notamment le montant d’amendes infligées à des fonctionnaires prévaricateurs par le Ministère des Récupérations. Comme c’était là un abus, il est à penser qu’il résultait d’un contrat d’association clandestin entre les banquiers et les vizirs leur assurant la moitié des bénéfices du placement de ces fonds, tout en les faisant échapper à l’interdiction canonique de l’usure.
3) Ces banquiers officiels s’associaient à d’autres de préférence dans la communauté juive, pour constituer un groupe de bailleurs de fonds capable de supporter les risques de spéculation à grande envergure ; organisation de caravanes régulières entre les grandes villes à travers le désert ; expéditions maritimes, au moyen de sambuques du golf Persique, pour aller razzier des esclaves en Afrique ou se procurer des objets précieux aux Indes et en Chine ; exploration terrestres et prospection par caravanes [...], soit en Asie, soit au Soudan oriental.
4) Le numéraire d’appoint indispensable à ces banquiers provenait, semble-t-il, plutôt que de la perception de l’impôt foncier dans les provinces dont on leur avait concédé la ferme, - de certaines opérations d’arbitrage : basées sur ce fait fondamental que l’empire arabe, bimétalliste, c’est-à-dire réglant sa circulation sur le dinar, étalon or, et sur le dirhem, étalon argent [1] , n’avait pas réussi à maintenir le rapport légal primitif de 1/10 fixé entre ces deux étalons ; car [...] ces provinces occidentales, anciennes provinces byzantines, restaient attachées à l’étalon or, tandis que es provinces orientales, anciennes provinces sassanides, étaient restées attachées à l’étalon argent, n’avaient que des mines d’argent et payaient l’impôt en dirhems. La circulation monétaire dépendait donc fondamentalement dans son rythme de la correspondance des banquiers de Bagdad avec ceux du Caire [...](244).
5) L’essor économique exceptionnel de l’empire arabe à cette époque amena ces banquiers à des perfectionnements tout modernes. Pour éviter les transports de numéraire libératoire, aussi périlleux qu’onéreux, les banquiers faisaient un usage constant de lettres de crédit et de billets à ordre souvent rédigés comme de véritables chèques [...]
Les chiffres entre parenthèses de ces notes de lecture renvoient à la pagination de l’ouvrage.

[1] Le dinar pesait légalement 4 gr 4 à 4 gr 7 d’or au titre d’au moins 768/100 ; le dirhem, 3 gr 4 d’argent , à titre plus variable


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675