L’Observatoire des religions
Immanuel Wallerstein

L’impensé du capitalisme

Impensé ou impensable ?

samedi 21 juillet 2007

Il était une fois une Europe féodale plongée dans les temps obscurs du Moyen Age. Les gens, presque tous des paysans, vivaient sous l’autorité de seigneurs, propriétaires des terres. Peu à peu, une classe moyenne a émergé, composée de bourgeois citadins. De nouvelles idées sont apparues, ou d’anciennes sont réapparues. C’est ce que l’on a appelé la Renaissance. La production s’est accrue tandis que s’épanouissaient les sciences et les techniques. Ce grand changement économique s’est accompagné d’un non moins grand changement politique : la bourgeoisie prit le pouvoir à la place de l’aristocratie, fonda l’Etat de droit, et par le fait même élargit l’espace des libertés. On aura reconnu dans ce récit le substrat de la vision du monde aujourd’hui encore la plus répandue.

Immanuel Wallerstein considère pour sa part que ce « récit fondateur » n’est qu’un mythe auquel vient s’alimenter une espèce de salmigondis consensuel qu’il appelle joliment la « vulgate libérale marxiste ». Et il entend lui substituer carrément l’autre « fable » que voici : les aristocrates propriétaires des terres rencontraient de plus en plus de difficultés à arracher leur surplus aux paysans. Cette baisse des revenus seigneuriaux est survenue entre 1250 et 1300. Dans les deux siècles suivants, la paysannerie a encore accru son pouvoir de négociation grâce à ses révoltes, mais aussi à la diminution de la population. Alors, les aristocrates ont inventé un nouveau système d’exploitation des masses laborieuses : « l’économie-monde capitaliste », c’est-à-dire une économie marchande qui tout de suite ignore les frontières et globalise l’espace toujours croissant qu’elle occupe. Bref, ce n’est pas la bourgeoisie qui a renversé l’aristocratie, c’est l’aristocratie qui s’est transformée en bourgeoisie.

Il s’agit là seulement d’un nouveau mythe. Mais il aurait au moins le mérite, entre autres, selon notre auteur, de faire apparaître les Etats-nations comme beaucoup moins autonomes et souverains qu’ils ne le paraissent dans la présentation habituelle. Il nous inviterait aussi, non seulement à repenser la science sociale que nous a léguée le dix-neuvième siècle, mais encore à nous en défaire, à l’« impenser » pour reprendre le titre abscons du livre. S’il faut absolument sortir du rabâchage des vieux schémas de la « révolution bourgeoise », pourquoi pas en effet ? Toutefois, après avoir dénoncé les « réserves », les « prudences », les « ambiguïtés », les « énigmes théoriques », les « impasses » de la théorie et de la pratique marxistes, Wallerstein affirme à la page suivante sur un ton solennel : « Les thèses majeures du corpus marxien expliquent remarquablement l’histoire des cent cinquante dernières années, voire des quatre derniers siècles, comme elles signalent aussi les espoirs possibles et les graves dangers du proche avenir. » Le repentir suit de près l’apostasie.

Wallerstein est pourtant meilleur et fidèle à son oeuvre (qui a beaucoup inspiré l’historien Fernand Braudel) quand il avoue : « Autour de 1500, quelque chose d’étrange s’est produit. A ce jour, on n’en connaît aucune explication vraiment satisfaisante. » Après tout, ce qui caractérise le mieux le capitalisme pourrait bien être l’incapacité où se trouvent ses penseurs à concevoir sa naissance, ou, pour reprendre le jargon de notre auteur, l’impensé de son origine. Impensé ou impensable ?

Impenser la science sociale : Pour sortir du XIXe siècle (Broché) de Immanuel Wallerstein, 1995

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