L’Observatoire des religions

La voix même de Jacqueline de Romilly

Un être immense comme la Méditerranée où navigua Ulysse

dimanche 22 juillet 2007

Souvent les livres d’entretiens sont plats, ennuyeux. Le miracle de celui-ci est qu’il restitue la voix même de Jacqueline de Romilly, charmante, ferme, sévère, rieuse, orgueilleuse, modeste. Les questions ne sont presque jamais oiseuses, les réponses sonnent juste - comme l’on dit d’un instrument parfaitement accordé. Et elles sont entre-coupées de textes propres à l’académicienne où elle se dé-livre. Certes, sont racontés de manière alerte la carrière éblouissante de la plus célèbre helléniste de France, l’essentiel d’une œuvre géante, consacrée d’abord à Thucydide, puis aux Tragiques, à Homère, ses romans, son combat pour la sauvegarde d’un enseignement digne de ce nom (évidemment dans l’extinction progressive de l’apprentissage du grec dans le Secondaire, ce n’est pas seulement la langue de Platon qui est en cause). Mais transfigure ces pages la présence d’un être immense comme cette Méditerranée que l’auteur a tant célébrée, « celle où navigua Ulysse ».
La solitude est revendiquée, assumée en dépit de la vieillesse et d’une cécité à peu près complète. « Quand on vit seule comme moi, on éprouve des impressions très fortes et on veut les faire partager ». Pour le professeur qu’elle a longtemps été, qu’au fond, elle n’a jamais cessé d’être, « il est peu de cours qui ne comportent au moins quelques instants de grâce ». Quel enseignant peut le dire aujourd’hui ? Aussi vient-on à elle au hasard des rencontres pour lui rappeler : « Madame, j’ai été votre élève, autrefois, c’était en telle année, dans tel établissement ; vous expliquiez tel texte et je m’en suis souvenu toute ma vie. » Et elle en est heureuse. Elle a oublié le nom de ces anciens élèves, parfois même leur existence. Mais leur souvenir à eux est précis, et il représente quelque chose qui, apparemment, les a aidés à vivre. « Et alors, écrit-elle, à mon tour ils m’aident à vivre ».
A-t-elle eu donc la vie qu’elle souhaitait ? « Bien sûr que non ! répond-elle. Avoir été juive sous l’Occupation, finir seule, presque aveugle, sans enfants et sans famille, est-ce vraiment sensationnel ? Mais ma vie de professeur a été, d’un bout à l’autre , celle que je souhaitais ».
Pourtant, tout ce qui a fait sa vie est littéralement parti en fumée : en 1986, un incendie monstrueux a dévasté les chemins Sainte Victoire, près de sa maison, qu’elle aimait passionnément (L’autre jour grâce à une lorgnette achetée par hasard, elle a pu revoir, « d’un seul coup », la Montagne réinventée par Cézanne). Quant au stock des éditions des Belles Lettres, il a entièrement brûlé. La traduction de la Guerre du Péloponnèse - 22 ans de travail - sera sans doute réimprimée. « Mais, craint-elle, tous les livres que j’avais publiés sur Thucydide , sur les Tragiques, sur tel sentiment ou tel autre [...] ne seront, sans doute plus réimprimés, ne seront sans doute, jamais plus lus, ni utilisés. ».
Quant à l’enseignement du grec, il est peu à peu comme étouffé. Chaque année on ferme des classes. Chaque année on refuse de demandes visant à en ouvrir. S’en plaindre est devenu politiquement incorrect. « Des professeurs se sont mis à craindre, s’ils réclamaient trop, de devoir payer leurs insistance par des horaires défavorables et des notes désobligeantes ».
Et pourtant, nullement abattue, elle continue à se battre. Héroïne têtue qu’aucun loup ne pourra dévorer.
Jacqueline de Romilly, Alexandre Grandazzi, Une certaine idée de la Grèce, entretiens, Editions de Fallois, 267 p. , 16 e

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