L’Observatoire des religions
Hoc est enim corpus meum

A qui appartient mon corps ?

dimanche 22 juillet 2007

Du sang et de la cervelle ont giclé sur les murs de la chambre. Le corps est emballé vite fait. « Non, il n’est pas mort, souffle l’infirmier hors d’haleine, mais un coup de carabine dans la gorge, ça fait du vilain ». La sirène de l’ambulance s’est tue. Silence assourdissant. Comme si tout d’un coup il neigeait, que nous roulions dans une poudreuse toute fraîche, que la nuit était éclairée par une lune survoltée. Retour aux Urgences à tombeau ouvert - une expression rarement aussi exacte. Les gestes sont précis, impeccables. Au petit matin seulement, la mort est avouée. Question qui ne sera pas posée : pour l’obtention de quels organes, la vie de ce suicidé a-t-elle été maintenue ?
Depuis une loi Cavaillet, qui date de 1976, de tels prélèvements peuvent être effectués à des fins thérapeutiques ou scientifiques sur le cadavre d’une personne n’ayant pas fait connaître de son vivant son refus à ce qu’on le dépèce. Ces pratiques sont devenues tellement ordinaires que l’ouvrage de Claire Crignon-De Oliveira et Marie Gaille-Nikodimov tombe à pic. Et bien sûr il ne s’agit pas ici seulement de ce qui se discute et se charcute dans les salles parfois mal nommées de réanimation, plaisanteries de carabin mises à part. Du premier jour de la conception jusqu’après l’heure de notre mort se pose le problème de la propriété de notre corps.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que la science ou la médecine ont besoin de corps morts ou vifs, remarquent nos deux auteur. Les fondateurs de l’anatomie, Hérophile et Erasistrate, au III siècle avant notre ère, pratiquaient la vivisection sur les criminels. Le supplice du scapel faisait partie de leur punition. Une gravure de William Hogarth, intitulée La Récompense de la cruauté, témoigne que cette facilité s’est perpétuée jusqu’au Siècle des Lumières. Voilà au moins une catégorie de personnes dont on pouvait dire que leur corps ne leur appartenait plus. Encore en 1866, Claude Bernard (1813-1878) considérait comme « très utile à la science et comme parfaitement permis de faire des recherches sur les propriétés des tissus aussitôt après la décapitation chez les suppliciés » [1]. A défaut de prisonniers vivants, on se contente de cadavres libres si l’on ose dire. Les nobles Entretiens de Bichat font oublier que le célèbre physiologiste français du XIXe siècle s’approvisionnait en corps au cimetière de Saint-Roch. A la fin du XXe , des médecins de l’hôpital Alder Rey (Grande-Bretagne) ont été mis en cause pour avoir conservé et utilisé, sans le consentement de leurs parents, des organes d’enfants décédés dans leur institution.
Claire Crignon-De Oliveira & Marie Gaille-Nikodimov, A qui appartient le corps humain ? Médecine, politique et droit, Belles Lettres, 2204 297 p. , 17 e

[1] Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, GF p. 152


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