L’Observatoire des religions

CONTROVERSES AUTOUR DE LA NAISSANCE DU CHRISTIANISME

E. Nodet Controverses autour du christianisme primitif La NEF Mai 2006

jeudi 22 mars 2007

La controverse est un trait caractéristique de la religion d’Israël, comme si l’essentiel ne pouvait se dire par des énoncés simples, mais seulement par le choc des contraires. Dans la Bible, cela s’exprime par des dédoublements constants : on le voit depuis les deux récits de la Création jusqu’aux Chroniques, qui reprennent en la modifiant toute l’histoire depuis les origines, et jusqu’aux deux livres des Maccabées, qui ne peuvent se réduire l’un à l’autre ; c’est encore vrai des quatre Évangiles, qui résistent efficacement à toute tentative d’en extraire un récit unique. Il en est de même des dispositions de la Loi, puisque le Deutéronome reformule ce qui a déjà été prescrit. Plus tard, les célèbres écoles des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens débattent âprement – ou s’ignorent. Tout cela, ajouté aux problèmes liés à l’occupation romaine, forme le contexte très riche qui entoure Jésus ; lui-même, et ses disciples après lui, se sont situés dans ces débats et en ont provoqué d’autres.

I - AUTOUR DE JESUS

Jésus n’est venu que pour « les brebis perdues d’Israël », mais il ne craint ni les étrangers ni les pécheurs. Comme les anciens prophètes, il s’en prend aux hypocrites. Son action et sa personnalité aboutissent cependant à une mise à mort ; c’est l’indice d’une controverse majeure, où se croisent des circonstances politico-sociales et l’accomplissement des Écritures.

Jésus déclare à la Samaritaine que « le salut vient des Juifs ». Ce pourrait n’être que la trace, sans grand intérêt pour aujourd’hui, d’un vieux conflit entre Juifs et Samaritains, avec le détail ironique que ce sont des Samaritains qui les premiers reconnaissent Jésus comme sauveur du monde (Jn 4,42). Cependant Sichem, où se déroule l’épisode, est un lieu essentiel de la mémoire biblique : c’est là qu’est d’abord arrivé Abraham ; c’est là que Jacob s’est installé ; c’est là encore, entre l’Ébal et le Garizim, que devait être le point d’arrivée des Israélites sortis d’Égypte (Dt 11,29-30). C’est là enfin que Josué prononce, au terme de la conquête de Canaan, un discours solennel où il invite les Israélites à la fidélité (Jos 24,2-15) ; en particulier, ceux-ci ont reçu des villes qu’ils n’ont pas bâties et se nourrissent de produits de la terre qu’ils n’ont pas semés. Or Jésus, qui porte le même nom que Josué (« Dieu sauve »), y fait allusion en déclarant en ce même lieu aux disciples que « le semeur se réjouit avec le moissonneur » (Jn 4,36) ; il s’agit donc à Sichem d’un aboutissement, qui annonce une réconciliation entre Israélites et Cananéens spoliés. Tel est bien le salut du monde (cf. Ep 2,14-18).

Pourtant, il manque quelque chose, puisque « le salut vient des Juifs » ! Lors de la multiplication des pains, Jésus échappe à la foule, puis il prononce un discours où il scandalise ses auditeurs juifs en disant que l’accès à la vie éternelle suppose de manger sa chair et de boire son sang (Jn 6,50-51), ce que la manne du désert ne pouvait offrir. C’est encore une allusion à Josué : après la traversée du Jourdain, les Israélites ont renouvelé l’Alliance puis célébré la Pâque ; alors la manne cessa et ils commencèrent à se nourrir du produit de la Terre promise (Jos 5,8-12). Si l’on transpose celle-ci dans le Royaume, qui n’est ni au Garizim ni à Jérusalem, le « produit » par excellence en est Jésus lui-même, au moins à titre de prémices (cf. Rm 8,29). Le drame de la mise à mort de Jésus occupe donc une position structurelle, ce que prophétisait sans le savoir le grand prêtre Caïphe (Jn 11,50-52). Or, ce drame est proprement juif, car il accomplit la prophétie du Serviteur de Dieu (Is 53,1-10). Cette réalisation était inaccessible aux Samaritains, qui ignoraient tout des Prophètes.

Ces significations durables sont nées dans des circonstances concrètes. Depuis 63 av. J.-C., la domination romaine avait ranimé des espérances messianiques séculaires ; les uns, tels les Esséniens, attendaient une intervention divine imminente, le grand jour que devait préparer le retour d’Élie (cf. Ml 3,23-24) ; d’autres, surtout en Galilée, entretenaient un activisme politico-religieux d’émancipation : ils ne voulaient obéir qu’à Dieu et œuvraient pour la restauration annoncée par les prophètes d’un royaume d’Israël gouverné par un Messie fils de David. Telle était bien l’espérance des apôtres à l’égard de Jésus (Lc 24,23 ; Ac 1,6 ; cf. Mt 4,8-11). Les groupes armés les plus extrémistes, ou zélotes, étaient qualifiés de « brigands, larrons » par leurs adversaires, car ils étaient très religieux et confisquaient les offrandes rituelles qui auraient dû arriver à Jérusalem. Pierre lui-même avait une épée, et sa qualité de Galiléen le rendait suspect (Mt 26,69-73 ; cf. Ac 2,7).

Les autorités juives, réduites au temps de Jésus à la gestion du Temple, avaient la plus grande crainte des mouvements populaires, toujours susceptibles de déclencher des représailles romaines. Mais Rome exerçait autant de fascination que de répulsion. Le peuple de Jérusalem avait exigé la déposition d’Archélaüs, héritier du roi Hérode (cf. Mt 2,22), et obtenu en remplacement la tutelle romaine directe ; ce fut l’occasion du recensement de Quirinius, pour établir l’administration fiscale et militaire (cf. Lc 2,2) et pour installer des procurateurs tout-puissants, dont le plus célèbre fut Pilate. Cette allégeance se remarque lors du procès de Jésus, lorsque les Juifs disent « Nous n’avons de roi que César » (Jn 19,15). Quand on demande à Jésus s’il faut payer ou non l’impôt à César, celui-ci démasque un problème méconnu : les gens ont sur eux des monnaies à l’effigie de César, ce qui est un signe d’idolâtrie rigoureusement interdit par le Décalogue (Ex 20,4-5 ; cf. Ap 13,16-17). De fait, César Auguste était dieu et fils de dieu, et l’armée romaine en vénérait les insignes. Il se faisait appeler « père de la patrie », et l’historien Suétone rapporte même qu’il était né d’une vierge. Ainsi, face à l’ébranlement cosmique qui accompagne la mort de Jésus, la déclaration du centurion est très significative (Mt 27,54) : « Celui-ci est vraiment fils de Dieu. » Ce n’est nullement un titre biblique, mais la reconnaissance que Jésus est plus grand que César (cf. Ac 17,7) ; le Golgotha devient plus important que le Capitole de Rome (les deux termes dérivent de « tête »). Dans la Bible, la qualité de fils de Dieu n’est guère spécifique, comme le rappelle Jésus aux Juifs (Jn 10,34-35) ; ceux-ci s’abritent derrière la Loi, qui pour le blasphème prévoit la lapidation (Lv 24,15-17), mais il est clair que pour eux ce titre ne peut convenir qu’à César. Auparavant, Jésus leur a reproché d’être superficiels (Jn 7,24) et d’avoir pour père réel – sans s’en rendre compte – un meurtrier menteur (Jn 8,44). La question éternelle de la vérité, et de l’aveuglement face à l’idolâtrie, court tout au long de l’Évangile.

I - CHRETIENS ET JUIFS

Jusqu’à la visite de Pierre chez Corneille à Césarée, les récits des Actes se déroulent entièrement en milieu juif. Pilate a disparu, mais on discerne deux zones de conflits : d’une part, une controverse aiguë et durable avec les autorités juives, en lien avec les Sadducéens, qui refusent la résurrection, comme il apparaît plus tard lors du procès de Paul (Ac 23,6-10) ; d’autre part, des persécutions qui culminent avec la lapidation d’Étienne pour blasphème. Il faut supposer des raisons graves, qu’on peut préciser en examinant le personnage de Jacques, le « frère du Seigneur » (Ga 1,19) ; il fut le haut représentant de la famille de Jésus, laquelle n’acceptait pas sa mission, car celle-ci était placée sous le signe du baptême de Jean (cf. Jn 3,22).

Eusèbe de Césarée, l’historien des trois premiers siècles de l’Église, rapporte que jusqu’à la guerre de Bar Kokhba (132-135) tous les évêques de Jérusalem étaient des « hébreux de vieille souche », issus de la famille de Jésus, comme Jacques ; leurs ouailles étaient des Juifs observants, et tous attendaient un Messie fils de David, c’est-à-dire issu de leur clan. Ils sont qualifiés de Nazoréens, terme qu’on retrouve sous « Nazareth », mais on en sait peu de chose, car ils sont restés éloignés des milieux qui ont produit le Nouveau Testament sous sa forme actuelle. Paul rapporte que Jacques et son entourage ne voulaient pas que les circoncis mangent avec les incirconcis (Ga 2,11-14). Pierre avait déjà été critiqué sur ce point (Ac 11,3). Ce n’est nullement un détail, car il est fondamental pour le judaïsme de maintenir une séparation stricte entre le pur et l’impur, entre le peuple élu et les païens (cf. Ne 11,1-3). Il s’agit du maintien de la Création : celle-ci est représentée comme une organisation par séparation des divers éléments du monde ; si les frontières sont brouillées, tout retombe dans le chaos primitif. La marque rituelle de cette séparation est la circoncision, signe de l’Alliance depuis Abraham. Or, les Pharisiens demandent justement que les nouveaux convertis issus de la gentilité entrent dans l’Alliance traditionnelle (Ac 15,5).

Mais Paul ne veut pas : il déclare que la circoncision n’est rien, alors que tout indique que ses racines juives sont restées très actives. La raison est en fait très simple : pour lui, comme pour le christianisme ultérieur, la mort et la résurrection du Christ réalisent le jugement ultime annoncé par les prophètes (cf. 1 Co 15,1-7), et donc l’entrée dans une nouvelle Création « qui gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8,18-23 ; cf. Jr 31,22.35) ; celle-ci est représentée par la communion improbable réalisée à la Pentecôte, œuvre de l’Esprit Saint. Ce sont les prémices de la vie éternelle, mais l’exercice suppose une rupture avec la Création actuelle, c’est-à-dire un passage par la mort, comme l’explique Jésus à Nicodème sidéré (Jn 3,17-18). La marque en est le baptême, qui unit à la mort et à la résurrection du Christ (Rm 6,3-6), et dont les figures anciennes sont justement le déluge (1 P 3,18-21) et la traversée de la mer Rouge (1 Co 10,1-2). En bref, il y a un abîme entre Jacques et Paul, lequel est pourtant conscient d’être strictement fidèle à l’Écriture. Lorsque Paul est arrêté à Jérusalem puis emmené en captivité, il n’y a pas trace d’une aide quelconque de la part des milieux entourant Jacques.

Cependant, lors de la fameuse assemblée de Jérusalem, Jacques est campé comme arbitre du débat sur l’opportunité ou non de circoncire les convertis issus du paganisme. Mais dans son discours il ne répond pas à la question : pour lui, la fin est proche, « la tente de David va être relevée » par l’arrivée du Messie, ce qu’attendaient aussi les apôtres lors de l’Ascension. Le signe en est que des païens cherchent Dieu ; il ne mentionne pas Jésus et se borne à fixer quelques préceptes pour ces païens, alors que Moïse reste valide pour les Juifs. Il maintient la séparation. Malgré ces désaccords profonds, Jacques figure en bonne place dans le livre des Actes, pour plusieurs raisons : il a vu le ressuscité ; en outre, c’était une personnalité d’envergure, qui prit sous sa protection le petit groupe des disciples de Jésus (cf. Ac 12,17), traumatisé par sa disparition et surtout apeuré (cf. Jn 20,19) ; enfin et surtout, lors d’une vacance du pouvoir romain en 62, Jacques fut martyrisé par Anân, l’unique grand prêtre sadducéen connu, alors qu’il intercédait pour le peuple, où se multipliaient les violences des zélotes ; il réalisait lui aussi une figure exemplaire du « Serviteur de Yahvé » (cf. Is 53,4-5).

Autour de Jacques s’était développé un vaste mouvement juif qui attendait la fin imminente et menaçait les autorités constituées. C’était aussi la raison des persécutions auxquelles participa le pharisien Paul (Saul), qui se réclamait du grand prêtre. Il faut peut-être ajouter un élément qui rendit très aiguë la crise autour d’Étienne : l’empereur Caligula voulut, pour mater les Juifs, faire installer sa statue au Temple, ce qui eut pour effet immédiat d’unifier l’ensemble des Juifs contre un tel sacrilège, et de déclencher des mouvements messianisants dans les capitales romaines, Rome, Alexandrie et Antioche ; c’est d’ailleurs l’origine de la qualification criminelle de « chrétien ». Dans ces conditions, on peut considérer qu’alors en Judée des mouvements marginaux opposés au sanctuaire officiel s’en soient réjouis et aient pu passer pour complices des Romains ; en effet, le discours d’Étienne s’en prend au Temple. Plus largement, d’ailleurs, Jean-Baptiste dans son désert était typiquement un marginal opposé au Temple, puisque pour lui il n’y avait pas de salut hors du baptême, alors même qu’à Jérusalem les rites du Pardon (Kippour) étaient précisément destinés à la rémission des péchés.

Ainsi, le christianisme primitif proprement dit, incluant la communion avec les païens, fut marginal à tous égards, et les persécutions jouèrent – et jouent toujours – un rôle déterminant.

Bibliographie : E. Nodet, Le Fils de Dieu. Procès de Jésus et évangiles, Paris, Cerf, 2002. E. Nodet, Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d’une enquête, Paris, Cerf, 2003.


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