L’Observatoire des religions
Harcèlement moral et Cie

La peur au coeur de l’entreprise

mardi 9 octobre 2007

A l’heure où des affaires de harcèlement moral, et non plus seulement sexuel, plus flagrant, défrayent la chronique, il est bon et utile de se référer au livre, hélas peu connu, de Richard Sennet.
Voilà un ouvrage qui réconciliera peut-être une certaine sociologie avec l’économie, deux disciplines plutôt fâchées par les temps qui courent, tant les observations de l’auteur sont fines, astucieuses, évitant le prêchi-prêcha habituel des bonnes âmes. Richard Sennett, à qui l’on devait déjà un intelligent essai sur les « tyrannies de l’intimité », se régale et nous régale d’histoires vécues à trente ans de distance. Le terrain, il n’y a que cela de vrai ! Morceau d’anthologie, par exemple, que ce portrait à la sanguine d’ingénieurs informaticiens d’une célèbre orgueilleuse firme multinationale, mis au chômage à la suite d’une purge de dégraissage et se retrouvant au café du coin pour boire leur amertume avec leur bière - jusqu’à la lie.
Un monde sépare en effet la génération des « trente glorieuses » ou supposées telles et celle du « nouveau capitalisme ». Et un mot résume ce changement : flexibilité. Ce vocable, nous dit Sennett, est entré dans la langue anglaise au XVe siècle. Il tirait son sens premier d’une observation toute simple que fera plus tard La Fontaine : si un arbre peut ployer sous le vent, ses branches retrouvent leur position d’origine. Le drame est que les êtres humains que l’on invite ainsi à se ployer ne retrouvent pas une telle position, si tant est qu’elle puisse exister.
Pour appuyer sa thèse, Sennett fait entrer dans son jeu le concept de character, dont la traduction en français par caractère ne peut épuiser le sens. Sennett rejoint ici Horace pour qui le caractère d’un homme dépend de ses liens avec le monde. « Le caractère, écrit-il, se rapporte aux traits de personnalité que nous apprécions le plus en nous et par lesquels nous cherchons à être appréciés des autres. » Mais comment décider de ce qui a une valeur durable pour nous dans une société impatiente qui réclame de la flexibilité pour mieux assouvir ses besoins à court terme ? Le titre anglais de l’ouvrage dit mieux les intentions de l’auteur. Le nouveau capitalisme menace de corroder le caractère. .
Dans le capitalisme antérieur, on faisait carrière au sens propre du terme, le mot désignant une route. Sa vie durant, on empruntait une voie sur laquelle on poursuivait ses desseins économiques. Dans le nouveau capitalisme, l’expérience dominante est celle de la dérive de lieu en lieu et de job en job - ce terme désignant à l’origine un morceau ou un bout de quelque chose qui pouvait être charrié alentour. Avant, même dans les échelons les plus humbles de la société, on avait le sentiment d’être l’auteur de sa vie et l’on en tirait un sentiment de dignité.
Aujourd’hui, un jeune Américain qui a fait au moins deux ans d’études supérieures peut compter changer d’emploi onze fois et renouveler sa formation au moins trois fois au cours de ses quarante années de vie active. Les amitiés, s’il y en a, se nouent et se dénouent au gré des déménagements. Personne ne devient jamais à long terme le témoin de la vie d’un autre. Les enfants sont laissés à eux-mêmes et deviennent des voyous. La peur est inscrite au coeur même de la vie professionnelle de leurs parents, mêmes s’ils ont réussi à s’adapter.
Richard Senett, "Le travail sans qualité : les conséquences humaines de la flexibilité", Albin Michel, 2000.

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