L’Observatoire des religions

La Bible résiste à toute lecture trifonctionnelle.

Un entretien inédit avec Georges Dumézil.

mardi 8 janvier 2008

Georges Dumézil (1898 -1986) a été un immense savant, un philologue de réputation mondiale. Son travail sur les religions indo-européennes, a ouvert de nouvelles voies à de nombreux chercheurs en sciences humaines. Il est l’inventeur de la théorie de la trifonctionnalité, caractéristique selon lui de sociétés indo-européennes obéissant à une hiérarchie où le sacré vient en tête, surplombant le guerrier qui lui-même domine la fonction de production.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé environ un an avant sa mort, il remarque d’abord que La Bible résiste à toute lecture trifonctionnelle, ensuite que nos sociétés démocratiques croient pouvoir échapper à la hiérarchie des trois fonctions, mais qu’une guerre pourrait les y ramener sauf à sombrer définitivement. Du reste, à l’entendre, 1914-1918 avait été la dernière manifestation de la nation française. Ph. S.
Philippe Simonnot : Puisque vous avez bien voulu prendre intérêt à mes réflexions sur le sexe et l’économie [1] pourriez-vous me confirmer ce que vous m’avez dit en passant : le grec n’a pas de mot spécial pour dire « sexe ».
Georges Dumézil : En effet, il n’y a pas de mot équivalent en grec à « sexus », dont la racine, bien latine, est celle de secare (« séparer en coupant »). Les Grecs parlent de « nature ». (physis). Il y a une nature masculine (arrheniké physis) et une nature féminine (thêliké physis).
Ph. S. : Y a-t-il un rapport entre cette occultation lexicale de la notion de « sexe » et l’absence de tabou homosexuel chez les Grecs ?
G. D. : Certainement pas. Ce n’est qu’un accident de vocabulaire. Le mot pénis, lui, vient, de l’indo-européen ; le grec, le sanscrit ont des mots apparentés.
Ph. S. : Vous publiez une nouvelle édition de votre Loki. Qui est Loki ?
G. D. : C’est un curieux personnage de la mythologie scandinave. Il tire d’affaires les dieux dans leurs difficultés, mais très souvent aussi, il commence par les y mettre. C’est un « trikster », un joueur de tours. Et tout d’un coup, ce petit dieu prend une stature bien plus considérable : il détruit la raison d’être des dieux. Il est vrai que le monde des dieux qu’il connaissait, où nous sommes censés vivre, n’est pas brillant. Mais il y avait toujours l’espérance d’un temps meilleur : Odin, le dieu souverain, avait un fils beau, jeune, bon, juste, dont simplement « les paroles ne portaient pas » ; du moins pouvaient-elles « porter » un jour et purifier notre monde.
Loki a mis fin à cette espérance en tuant, par personne interposée, le jeune dieu. Le bien ne pourra donc pas s’établir dans l’actuelle société divin : il y faudra le « crépuscule des dieux », la fin du monde, et une renaissance où, les anciens dieux ayant disparu, ce seront les « jeunes dieux » qui, sans réserve et sans ombre, gouverneront ces nouveaux temps.
Cet entretien avait été revu par Georges Dumézil.

[1] Le sexe et l’économie, Jean-Claude Lattès, 1985


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