L’Observatoire des religions

Cadavres exquis des Maccabées

lundi 4 juin 2007

Etienne Nodet, La crise maccabéenne, Historiographie juive et traditions bibliques. Cerf, 446 p. 32 e.

Avec l’audace qui le caractérise, le père Etienne Nodet frappe un nouveau coup. Ce dominicain, professeur de judaïsme ancien à l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, avait renversé, dans ses précédents ouvrages, l’ordre de parution des Evangiles, faisant de Jean le texte le plus proche de la réalité historique1. Cette fois il s’attaque aux Maccabées pour en donner une lecture révolutionnaire. Il s’agirait non pas d’une résistance héroïque des juifs à l’héllénisation, mais de la naissance au 2e siècle avant notre ère d’un Etat juif de facture inédite, promis à une crise qui lui sera fatale.

Le bibliste commence par « scruter » les textes, se soumettant à une injonction qu’il tire du Talmud. Les deux livres des Maccabées fourmillent d’incohérences, d’invraisemblances et d’anomalies. Les autres témoignages que l’on a de la résistance juive dans la prophétie de Daniel, chez Flavius Josèphe, Polybe, Strabon etc. ne sont guère plus fiables. Le savant dominicain met aussi en lumière la censure à laquelle s’est livrée la tradition rabbinique à ce sujet, commémorant l’événement par la fête de la Hannouka, tout en éliminant l’épopée et ses héros : non seulement Maccabées I et II ont disparu du canon biblique, mais encore on ne trouve mention ni du roi Antiochos IV Epiphane, réputé être le grand persécuteur, ni de Judas Maccabée, le valeureux défenseur du judaïsme. Donc, « il s’est passé quelque chose », conclut notre Rouletabille de l’exégèse, qui comme le héros de Gaston Leroux ne fait grâce d’aucun de ses raisonnements - pour le plus grand bonheur du lecteur.

Ce « quelque chose » est en effet considérable. Et il faut plus de 400 pages touffues à l’auteur pour l’exposer. Essayons de le résumer.

Au début du 2e siècle, la Judée n’est pas encore séparée de la Samarie. Cette entité est disputée par deux empires grecs hérités d’Alexandre de Grand, le Séleucide au Nord, le Lagide au Sud. Elle dispose de deux temples, l’un à Jérusalem, l’autre à Garizim - c’est évidemment un de trop. Du reste, le Deutéronome exige un lieu unique, mais n’en donne jamais le nom. Jérusalem n’était pas prédestinée à être la capitale du judaïsme. Sa valeur, au plan stratégique comme au plan économique, est très secondaire, remarque l’auteur : pas de ressources naturelles, pas de route importante ni de frontière dangereuse, pas de port et une agriculture d’envergure très locale. Qui plus est, dans son nom elle porterait des traces d’hellénisation : le yeru de Yeru-shalaïm pourrait bien venir du grec hiéron (temple). Bref, les arguments samaritains pour justifier l’existence du temple de Garizim avaient de quoi inquiéter sérieusement les juifs.

Les exilés revenus de Babylone avec ce « séparatisme pharisien » qui leur repose un repos absolu le jour du sabbat, sont plutôt mal vus de ceux qui sont restés sur place ou de ceux qui ont fui en Egypte. Par rapport à ces derniers, ils se considèrent comme les seuls vrais exilés. Leur rigorisme les a fait et les fera bien voir des puissants de ce monde, qu’ils se nomment Cyrus, Antiochus, ou César, et leur vaudra faveurs et privilèges, car le repos absolu du sabbat les empêche de former eux-mêmes une armée digne de ce nom et donc de se rebeller ou de s’enrôler dans une armée ennemie. Même Judas Maccabée respecte l’interdit sabbatique dans la guerre qu’il livre aux occupants de la Palestine.

Profitant de la rivalité entre Séleucides et Lagides et s’appuyant sur la puissance romaine qu’ils jugent beaucoup moins tyrannique que celle des Grecs, les ex-babyloniens vont fonder une nouvelle « dynastie », les Asmonéens, et instaurer un véritable Etat juif en Judée, gouverné par un grand prêtre, mettant ainsi fin au pluralisme religieux jusqu’alors en vigueur. Du coup, la Judée prend son autonomie par rapport à la Samarie, qui devient « hérétique ». La consécration de cette espèce de coup d’Etat sera la destruction complète de Garizim par le grand prêtre de Jérusalem, Jean Hyrcan en 107 avant J.-C.. Cette histoire, racontée par les vainqueurs, donne une impression de malaise. Pour le professeur de judaïsme, les hérétiques seraient plutôt les juifs babyloniens : « Supposer que la religion samaritaine est un dérivé de l’entité judéenne, écrit-il, conduit à d’inextricables difficultés. L’hypothèse inverse, à savoir que le judaïsme dérive d’une ancienne réalité israélite, dont les Samaritains sont largement restés témoins, rend bien mieux compte des faits. »

Or le judaïsme babylonien, justement à cause de ses rigueurs, n’était « nullement conçu pour former un Etat », observe notre dominicain. Le projet asmonéen était donc vicié à la base. « Il n’y eut jamais d’unanimité sur la consistance de cet Etat, ni même sur son caractère providentiel », affirme-t-il. Le pays s’enfonce bientôt dans la guerre civile. L’arrivée de Pompée pour rétablir l’ordre à Jérusalem, en 63 avant J.-C., fait passer la région dans l’orbite romaine. Il en résulte diverses rébellions qui aboutiront à deux guerre perdues par les juifs et à la ruine complète de la Judée en 135 de notre ère.

Le dominicain aurait pu rappeler que le christianisme est né dans ce contexte très particulier, que le Christ lui-même a établi des passerelles avec les « hérétiques » (le Bon Samaritain, la Samaritaine). Il ne l’a pas fait. On se gardera de scruter ce non-dit, mais on n’en pense pas moins.

1 Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d’une enquête, Cerf, 2003, Le Fils de Dieu, Procès de Jésus et Evangiles, Cerf, 2002, Le Figaro littéraire du


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