L’Observatoire des religions
Revanche du marché

Les coûts cachés de la lutte contre la corruption

lundi 4 février 2008

Le moins que l’on puisse dire est que la corruption a mauvaise presse et que le lieu commun le plus répandu est qu’elle nuit au développement économique. L’enseignement économique rejoindrait ici la morale – pour une fois ! Pas de bonne économie sans corruption, et donc pas de bonne économie sans morale. L’économiste qui soutiendrait que l’économie n’a rien à voir avec l’éthique serait donc voué au pilori, puisqu’il oeuvrerait à la fois contre le développement économique et contre la morale. Il semble qu’il y a beaucoup de tartufferies dans ce discours. Et quitte à encourir les foudres de la désapprobation des bons apôtres et des prêcheurs, on voudrait montrer ici que l’économiste devrait en tout cas montrer les limites de la lutte contre la corruption, voire même faire l’éloge de la corruption [1] dans certain cas.
Pour commencer, on dirait que l’antinomie de la corruption et du développement n’a rien d’évident : Un grand historien anglais, John U. Nef, a observé que le Royaume-Uni avait été en avance sur la France dans la dite « révolution industrielle » non pas à cause de ses abondants gisements de charbon, mais parce que les fonctionnaires anglais étaient plus corrompus que leurs homologues français [2] . Et on pourrait trouver bien d’autres exemples.
Ensuite, on pourrait remarquer que la corruption se met à l’école de la rationalité de l’économie de marché. Le corrupteur comme le corrompu ne doivent-ils pas se livrer à un calcul soigneux des profits et des pertes qu’il encourt de sa propre corruption ?
La corruption peut être analysée, en effet, comme une revanche du marché sur l’étatisme. Elle permet à une économie étouffée par les réglementations et les impôts de fonctionner quand même. Il suffit d’analyser la manière dont agit la corruption pour se rendre compte de sa fonctionnalité, pour employer un terme barbare. Il n’y a pas dix mille mécanismes corrupteurs. Il n’y en a deux, qui correspondent aux deux fonctions économiques de l’Etat : la vente et l’achat de biens et services.
La vente de biens et services par l’Etat, autrement dit le service public, a pour caractéristique générale de se faire à des prix inférieurs aux prix qui résulteraient du libre jeu de l’offre et de la demande ; ces prix peuvent même être nuls. Comme à chaque fois qu’un bien est vendu au-dessous de son prix, la demande est supérieure à l’offre, et il se forme une file d’attente. L’agent public chargé de gérer cette queue est évidemment et éminemment corruptible. Il fera passer le « mieux disant » - en prélevant sa dîme au passage. Cette corruption ne prend pas forcément la forme vulgaire de pots-de-vin. Il peut s’agir d’échanges de bons procédés. Exemples : accès privilégiés aux hôpitaux publics les plus réputés pour la qualité de leurs soins ; placement des fils et filles de bonne famille dans les meilleurs lycées, et ensuite dans les filières d’emplois.
Le deuxième mécanisme de la corruption concerne l’achat de biens et services par l’Etat. Cet achat passe par des contrats de marchés publics. Un fonctionnaire est chargé de choisir le fournisseur en fonction de critères définis par les règlements. Tant qu’il s’agit de produits soumis réellement à la concurrence, la corruption ne peut intervenir. Dès que l’on sort de ce schéma, le marché public est presque forcément traversé de trafics d’influence de toutes sortes. Là encore, le marché sera emporté par celui qui versera le plus gros pot-de-vin au sens général de ce terme.
Dans les deux cas, le produit acheté ou vendu retrouve un prix plus proche de celui qu’il serait si l’offre et la demande pouvaient jouer librement. On pourrait même soutenir que loin de s’éloigner de l’optimum social tel que défini par les lois du marché, l’on s’en rapproche grâce à la corruption.

[1] Au moment de mettre en ligne, nous découvrons le beau livre de la psychanalyste française Marie-Laure Susini, « Eloge de la corruption » (Fayard, 2008)

[2] John U. Nef, La naissance de la civilisation industrielle et le monde contemporain, Armand Colin.


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