L’Observatoire des religions

Je suis un juif a-topique

mercredi 2 avril 2008 par Aldo Naouri

Je suis né français, en Libye dans une famille juive, en 1937. Mon arrière grand père était lui-même français. C’est une drôle d’histoire. J’ai mis plusieurs dizaines d’années à en réunir les éléments et à en comprendre le déroulement.
Du côté de la famille de ma mère, on était autochtone depuis toujours. Sûrement depuis les premiers comptoirs hébraïques qui se sont installés en Libye vers 500 avant J. -C., longtemps donc avant la destruction du Deuxième Temple. Le nom de famille de ma mère est Hassan. C’est un nom hébreu. En arabe, il signifie beauté, sensibilité, mais aussi… coiffeur – un sens dont je dirai plus loin l’importance !
Du côté de mon père, il en allait différemment. J’ai en effet découvert autour des années 60 que mon arrière grand-père avait émigré d’Oran en Algérie vers la Libye à l’âge de 19 ans, en 1852. Et il était muni d’un passeport français. Sa famille avait acquis, comme je l’ai appris beaucoup plus tard, la nationalité française par Senatus Consulte pour je ne sais quel service rendu.
Mon grand-père et mon père sont nés, quant à eux, en Libye, le premier à Tripoli, le second à Benghazi. La Libye était alors une province de l’Empire ottoman. Elle n’est devenue colonie italienne qu’en 1911.
Totalement intégrée dans la société dans laquelle elle vivait, ma famille paternelle a néanmoins soigneusement gardé sa nationalité française, même si elle avait perdu tout contact avec la France. Les actes de naissance, de mariage et de décès étaient régulièrement enregistrés au Consulat de France. Mais nul ne parlait français et aucun des hommes de la famille n’a été requis pour le service militaire. Mon père avait d’ailleurs refusé à plusieurs reprises les avantages substantiels que lui auraient offerts les autorités italiennes s’il abandonnait sa nationalité d’origine. Tout juif pieux qu’il était, il n’hésitait pas à déclarer que le 14 juillet était plus important pour lui que le Yom Kippour. Ce jour-là, il revêtait son plus beau costume et se rendait à la réception de l’Ambassade de France. br> Quant à la langue française, elle était tout simplement ignorée. La langue qui était parlée était un dialecte judéo-libyen, proche du dialecte judéo-arabe qui se pratiquait ailleur en Afrique du Nord et qui s’écrivait avec un alphabet particulier. J’ai passé beaucoup de temps à en décrypter la composition jusqu’à avoir découvert au fil des décennies qu’il mélangeait dans de singulières proportions l’arabe, l’hébreu, le turc, le maltais, l’éthiopien et l’italien !
La communauté dans laquelle ma famille était inscrite avait ses propres institutions (école, tribunaux, hôpitaux et services sociaux). D’après ce que j’ai entendu dire, elle semblait avoir échappé à l’évolution du temps et être restée dans un mode de fonctionnement plus proche du Moyen Age que de la civilisation technique alors naissante dans ce pays.
> Propos recueillis par Philippe Simonnot le samedi 22 mars 2008, et relus par Aldo Naouri. Pédiatre, Aldo Naouri est l’auteur de nombreux livres qui ont emporté un grand succès, notamment : Les Filles et leurs Mères (1998), Les Pères et les Mères (2004), Editions Odile Jacob. Dernière parution : Eduquer les enfants. L’urgence d’aujourd’hui.

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