L’Observatoire des religions

Le rapport à Israël a modifié le rapport à la France

mercredi 30 avril 2008 par Benjamin Stora

Partons du décret Crémieux ? Comme vous le dites dans votre livre, Les Trois Exils, il a joué et il joue encore un rôle essentiel dans l’identité des juifs venus d’Algérie….
Un rôle important certes. Mais il ne faut pas oublier que les Algériens ont été colonisés beaucoup plus tôt que les Tunisiens et les Marocains. La différence est déjà là. En Algérie, la francisation commence en 1830. Elle est beaucoup plus profonde qu’au Maroc et en Tunisie où la présence française s’impose seulement en 1881 pour la Tunisie et 1912 pour le Maroc.
Le décret Crémieux, qui est adopté en 1870, vient quarante ans après la conquête de l’Algérie. Quarante ans, c’est plus qu’une génération.
Mais pourquoi donc est-il adopté tout de suite en 1870, dès la formation du gouvernement provisoire de la République après le désastre de Sedan et la chute du Second Empire ?
Oh ! C’est une bataille ancienne. Cela faisait très longtemps que Crémieux oeuvrait pour la naturalisation française des juifs d’Algérie. Juif, franc-maçon, enfant des Lumières, cette naturalisation lui paraissait aller de soi. Dès 1840, les juifs de France font campagne pour qu’on étende aux juifs d’Algérie leur propre statut. Et en Algérie, certains cercles juifs d’Alger principalement, voulaient entrer dans la Cité française. Ces derniers se sont heurtés à l’opposition de familles arabes notabilisées ; eux aussi désiraient acquérir ce statut.
Sans doute. Mais pourquoi cette précipitation ? Le gouvernement est à peine formé, il réside encore à Tours, et hop ! Crémieux fait passer son décret.
Cela n’a pas été analysé.
Encore une fois, beaucoup de juifs avaient impulsé une bataille pour la naturalisation. Mais les autorités françaises se préoccupaient à l’époque surtout des minorités chrétiennes qui vivaient en terre d’islam. Il n’y avait pas de « politique juive internationale », le décret Crémieux est toujours resté une affaire très franco-française.
La communauté juive française avait la volonté d’émanciper les juifs d’Algérie, et elle avait l’oreille de Napoléon III. D’un autre côté, Ismaël Urbain, grand conseiller de l’Empereur pour l’islam, plaidait pour la formation d’un Royaume arabe.
On ne peut pas dire qu’il y ait eu un débat sur la naturalisation des juifs d’Algérie. Il y a eu des pressions, et ces pressions venaient de certains responsables de la communauté juive.
Il faut se rendre compte que de 1830 à 1870, la question coloniale est entre les mains d’un petit groupe d’hommes et que l’Algérie est sous le contrôle de l’armée française. L’armée en Algérie, c’est le cœur et l’origine de ce que l’on a appelé l’Armée d’Afrique.
Les officiers français sont les maîtres absolus de ce territoire pour le meilleur et pour le pire. Le pire est bien connu. Le meilleur, ce sont ces militaires érudits qui parlent l’arabe, dessinent des cartes, fouillent, ressuscitent le passé.
Or une partie de cette armée est antisémite, comme le sont « culturellement » à l’époque plusieurs écrivains ou hommes politiques. Je pourrais citer des déclarations incroyables de militaires sur les juifs. L’armée est donc tout à fait opposée à la naturalisation des juifs d’Algérie.
Maintenant que nous en parlons, j’en viens à penser que le décret Crémieux a pu passer, peut être, à cause de la déroute de l’armée en 1870. L’armée, qui a perdu de son prestige, n’est plus en mesure de s’opposer aux pressions en faveur de la naturalisation.
Une fenêtre d’opportunité qui pouvait se refermer ?
Oui, c’est cela, et Crémieux en profite pour passer son décret. En effet, il avait peu de temps devant lui.

Né le 2 décembre 1950 à Constantine en Algérie, Benjamin Stora est Professeur des universités. Il enseigne l’histoire de la colonisation française aux XIXe et XXe siècles, les guerres de décolonisations, et l’histoire de l’immigration maghrébine en Europe, à l’INALCO (Langues Orientales, Paris).

En 2006, Benjamin Stora publie Les Trois exils. Juifs d’Algérie, nommé pour le Prix Renaudot Essais. En 2007, il co-dirige avec Emile Temime un ouvrage sur l’histoire des immigrations en France, Immigrances, et publie un essai sur la France et son passé colonial, La guerre des mémoires (Ed de l’Aube).


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