L’Observatoire des religions

Les juifs d’Afrique du Nord ont suspendu un temps leurs racines dans le ciel.

dimanche 18 mai 2008 par Nicole Serfaty

Comment expliquer que de communautés juives qui existaient en Afrique du Nord depuis plus de deux mille ans, il ne subsiste plus rien ?
Ces communautés, contraintes de s’exiler après deux mille ans de présence en Afrique du Nord, ont été mises en demeure de suspendre un temps leurs racines dans le ciel. On les retrouve à nouveau, ailleurs, implantées sur le continent américain, asiatique, en Europe et en Israël, avec la volonté de maintenir et de transmettre leur patrimoine culturel. De ce fait, on ne peut vraiment pas dire : « Il ne subsiste plus rien ! ».
En Israël, la persistance de la langue judéo arabe est avérée comme l’est la musique andalouse ou la célébration des fêtes traditionnelles sur un mode « nord-africain ». Tout le pays fête collectivement la Mimouna qui vient clôturer la Pâque juive et qui est propre aux juifs originaires du Maroc. C’est une cérémonie importée et insérée aux traditions locales avec ses réjouissances et sa valeur symbolique.
Même au Maroc, il n’y a pas lieu de penser « qu’il ne subsiste plus rien ». Les juifs y constituent à présent une société fantomatique – quand on songe à ce qu’elle représentait encore dans les années 70 – mais il existe encore de sérieux points d’ancrage et de regroupements pour eux et ceux qui y reviennent régulièrement.
Ainsi en est-il des nombreux pèlerinages, des Hilouloth, sur les tombes des Saints situées pour la plupart dans des lieux isolés et parfois même tout à fait désertiques.
Il existe au Maroc une véritable révérence pour ces Saints, dont certains sont vénérés à la fois par les musulmans et les juifs ; il s’agit de personnages charismatiques, considérés comme des thaumaturges en raison des prodiges qu’ils ont pu effectué sans discrimination d’aucune sorte. Certains étaient des rabbins ashkénazes, venus de leurs lointains shtetl européens pour diffuser des livres, la parole d’un grand maître ou, simplement, pour ramasser des fonds destinés à fonder des centres d’études talmudiques, des yeshivoth, en Pologne, en Russie ou en Lituanie. Ces rabbins émissaires, quêteurs, restaient parfois sur place, fondaient une famille et dirigeaient une communauté avec l’aura que leur conféraient leur érudition mais aussi une origine considérée comme mythique.
Cette connivence inter religieuse, perceptible surtout en milieu berbère, a été dissipée avec l’arrivée des Français qui ont déstructuré ce tissu social, de manière irréversible.
Le maintien, encore de nos jours, du culte des Saints au Maroc permet de prolonger le continuum de cette tradition.
J’ai eu l’occasion, cet été, de me rendre depuis Tétouan sur la tombe du Saint, Rabbi ‘Amram ben Diwane, dans le minuscule village d’Asjen, à 7 km de Ouezzane. On y accède par une route en lacets, sublime, accrochée sur le flanc des contreforts du Rif et tout le voyage m’a semblé n’être qu’un parcours quasi initiatique sur les chemins de la félicité. Le mausolée, une bâtisse toute blanche, est situé dans un bourg et, à l’intérieur, tout un corps de l’armée marocaine y monte la garde avec beaucoup d’application. Derrière ses hauts murs, toute une foule de pèlerins juifs – environ 200 personnes - venus des quatre coins du monde, parlant différents idiomes, circulent ou prient avec exaltation en cercle autour de la tombe ou à l’intérieur de la jolie synagogue parfaitement maintenue. Ils ne semblent pas attendre un miracle mais plutôt m’ont-ils semblé savourer celui que constitue le retour à la terre d’origine, les retrouvailles avec leur paradis perdu. Il y a eu une histoire bien trop longue et tant de souvenirs ancrés dans ce terroir pour que tout soit fini, effacé, en une seule génération.
A plusieurs reprises, il m’a été donné de constater à l’aéroport de Tanger que des Marocains accueillaient à l’aide de pancartes bien visibles des passagers en provenance de Tel Aviv, pour des séjours touristiques ou pour des pèlerinages. Par ailleurs, sur la nouvelle chaîne de TV, Guysen, qui diffuse ses programmes en français depuis Jérusalem, il y a un nombre impressionnant de spots publicitaires incitant à l’achat d’appartements situés au Maroc.
J’ajoute qu’à Casablanca, il existe un important musée d’art juif et que, dans une bonne dizaine d’universités marocaines, l’hébreu et le judéo arabe y sont enseignés au même titre que le grec, le latin ou le persan. Les traces indélébiles laissées par le judaïsme intéressent les Marocains, ils les revendiquent comme des éléments importants constitutifs de leur passé socio-historique. On ne peut pas en dire autant de leurs voisins algériens ou tunisiens qui marquent moins d’empressement à inscrire tout ce patrimoine culturel commun sur les tablettes de leur Histoire.

Les juifs maghrébins ont-ils importé en France du communautarisme ?
Naturellement, dans un premier temps, ils se sont regroupés dans certains quartiers comme Sarcelles, Belleville ou le 19e arrondissement, où des écoles, des boucheries, des centres culturels ou des lieux de culte ont fini par fleurir. Il existe même une synagogue, rue Galvani, qui arbore un somptueux style hispano-mauresque, où le rituel est essentiellement marocain, plus précisément, de Meknès. Moins d’une décennie plus tard, la dispersion dans tous les quartiers huppés ou non ou dans les banlieues, sensibles ou pas, est absolue.
J’ai beaucoup entendu dire que le communautarisme des juifs d’origine maghrébine avait mis en échec le modèle français.
Il faut nuancer cette idée à défaut de pouvoir la développer plus longuement ici. Non, le judaïsme n’incite pas au confinement, il prône l’adaptabilité avec le maintien de son identité. Le communautarisme que vous évoquez n’a pu être qu’une attitude du type « antalgique » : pour être forts, moins vulnérables, restons groupés…
Ce qui est vrai, c’est que les juifs maghrébins ont opposé un judaïsme beaucoup plus intégré dans les gènes à un judaïsme français en bute à l’assimilation, à l’application rigoureuse de la laïcité et aux doutes consécutifs au génocide. Ainsi, le respect du shabbat par les séfarades nord-africains relevait d’un rituel immuable pour la plupart d’entre eux ; ils ne mettaient pas en doute le bien-fondé de cette observance obligatoire. Il fallait le temps d’intégrer un nouveau concept en acceptant quelques mutations : être libres, égaux et Français d’abord ou juifs avant tout.
Qu’en est-il des mariages mixtes ?
A l’évidence, le mariage mixte selon le sens communément admis, est un faux problème. Tout mariage est mixte dans la mesure où il unit un homme et une femme, ou en principe, deux personnes de sexe opposé. Cette union peut donner lieu à la multiplication des apports de chacun qu’il s’agisse de culture, de mentalité, d’éthique, de religion etc. D’autres y verront exclusivement les méfaits d’une religion ou d’une culture qui se dissout dans l’autre et envisageront cette question sous l’angle de rapports de forces. Pas moi.
Quelles sont les dates importantes que vous retenez ?
Mai 68 en tout premier lieu. La découverte de juifs révolutionnaires, sur les barricades, en première ligne, à la tête du mouvement : Daniel Cohn-Bendit, André Glucksman ou Benny Lévy, héroïsés par la télé, qui osaient braver les CRS et tenir tête au gouvernement de la France gaullienne avec des pavés et des micros.
Pour les juifs d’Afrique du Nord, peu habitués à s’exprimer à l’échelle nationale, c’était une véritable révélation comme d’aborder aussi ouvertement la vie sexuelle. Toutes ces questions taboues qui avaient été tenues secrètes, dont on ne parlait pas sinon par simples allusions ou légers un clin d’œil, nous allions pouvoir les aborder en toute liberté.
Et voilà donc les acquis soixante-huitards. Des lieux mythiques, comme l’Odéon occupés, de Gaulle renvoyé, c’était inouï, invraisemblable : il nous était donné de découvrir les bienfaits de la démocratie et de participer à l’écriture d’une page de l’histoire de la République. Nous allions oser tenir tête à nos parents et, dans les yeux, leur signifier qu’il fallait cesser de se comporter comme c’était la coutume au Maroc, c’est-à-dire, comme des tyrans domestiques. Notre mouvement de libération devenait un enfer pour notre famille habituée à l’obéissance sans conditions de sa progéniture !
Ensuite vous êtes revenus à la religion
Il n’y a pas eu de retour puisqu’il n’y a jamais eu départ. Il y a eu une forme de récupération par les ashkénazes de ces familles nombreuses qui connaissaient des difficultés de toutes sortes et ce sont les enfants scolarisés par leurs soins qui ont introduit une religion beaucoup plus stricte et moins traditionnelle à la maison. Les mouvements pro-Israëliens ont influencés également l’éducation des enfants en les initiant au sionisme et à la ferveur juive.
Au Maroc, déjà, le sionisme cherchait à recruter…
Le discours sioniste dans les synagogues et les centres communautaires au Maroc c’était : « Rejoignez-nous, car vous avez été élus pour vivre et mourir en Terre Sainte, vous réaliserez cette promesse répétée annuellement le jour de Pâque : “L’année prochaine à Jérusalem” ». Si seulement on leur avait parlé de la création d’un foyer national juif, des luttes pour y parvenir, des dures réalités auxquelles ils seraient confrontés. Pour bon nombre d’entre les immigrants venus du Maroc, le choc fut rude et s’est alors constitué le fameux Second Israël qui a mis un temps infini à se fondre dans le…Premier…
Autres dates importantes ?
1980, l’attentat de la rue Copernic, et ce qu’a dit Barre sur les "Français innocents" qui avaient été victimes de l’attentat. Là nous avons compris que nous n’étions pas encore perçus comme des Français mais davantage comme des juifs. Il y a eu de grands débats et toute une série de remises en question dans le monde juif à ce propos. 1967, la guerre des Six-Jours : nous avons pris conscience de notre extrême solidarité avec Israël, de notre double loyauté qui n’échappait plus à personne.
Et 1956 ? J’étais trop jeune, mais j’ai entendu mes parents en parler et mettre en doute les motivations réelles de l’Angleterre et de la France. Je dois préciser que mes parents avaient de l’attirance pour la culture française, son élégance, son effronterie, la littérature, le cinéma, mais en même temps ils éprouvaient de la répulsion pour le colonisateur qui avait réussi à déjudaïser et à ébranler l’équilibre de notre communauté.
On était pourtant en pleine lune de miel de l’alliance franco-israélienne. Je sais maintenant que cette affaire de Suez augurait de situations inédites dont toute la région trésaille encore de ses ondes de choc. En 1956, on est en pleine guerre d’indépendance, et on a l’impression que la France utilise Israël pour servir ses intérêt colonialistes, pour lutter contre Nasser.
C’est pourtant la France qui donne l’arme nucléaire à Israël Comme cadeau de mariage ?! Cette arme, aussi dérangeante et perturbante soit-elle, j’espère qu’elle gardera une valeur purement symbolique qui consiste à effacer le désastre nucléaire qui a été imposé aux juifs par l’Allemagne.
Autre date ?
1981, l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, ce fut pour la communauté juive comme un autre mai 68. Au Maroc nous ne votions pas. Et là, nous découvrons les privilèges de la citoyenneté. Badinter, Attali…sont étroitement associés au pouvoir, nous avons l’impression d’avoir contribué à infliger un revers à la France des privilèges.
Au sein de la communauté juive, il y a harmonisation par le surnombre. Les séfarades dépassent démographiquement les ashkénazes, ils ne sont plus minoritaires et un séfarade, René Sirat, est nommé Grand Rabbin de France.
Encore une date ?
Comment oublier la visite de Sadate à la Knesset et les bouffées d’espoir que nous avons tous ressentis ? Chaque jour n’est-il pas une date importante pour autant qu’elle soit décisive dans le règlement du conflit israélo-palestinien, si seulement les deux parties voulaient entendre raison pour parvenir à vivre en paix, chacune dans les limites de son Etat ?

Propos recueillis par Philippe Simonnot et relus par Nicole Serfaty.

Née à Casablanca, Nicole S. Serfaty vit à Paris depuis l’année 1967, Docteur en Langues et Civilisations Juives en Terre d’Islam, Membre du groupe de recherches LCJMMO/INALCO-Langues’O, enseigne le Judéo-Arabe à l’INALCO-Langues’O, a publié de nombreux articles sur le Judaïsme Nord-Africain, auteur des ouvrages "Les courtisans juifs des sultans marocains" (Editions Bouchene), "Présence Juive au Maghreb - Hommage au Pr Haïm Zafrani" (En collaboration avec J. Tedghi - Editions Bouchene) et "Juives d’Afrique du Nord" (Editions Bleu Autour)

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