L’Observatoire des religions

Quand les juifs de France vont mal, c’est la France qui va trinquer

dimanche 18 mai 2008 par Erik Cohen

Pour son livre "Heureux comme juifs en France ?", le sociologie Erik Cohen a rassemblé un certain nombre d’interviews. Celle que l’on va lire ci-dessous d’un homme d’affaires d’origine tunisienne est particulièrement intéressante.
Nous avons rencontré en 2002 un homme d’affaires d’une cinquantaine d’années, juif sépharade né en Tunisie . Il ne ressent pas vraiment de malaise identitaire et le traumatisme de l’expatriation semble visiblement passé. Mais si lui se sent bien en France, il a des craintes concernant l’avenir de ses enfants.
C’est le grand problème . Les jeunes ne aprviennent pas à se projeter. Il n’y a pas une seule famille où il n’y a pas un jeune sui commence à partir. Toutes les familles juives de France ont déjà en quelque sorte un pied ailleurs. On envoie nos jeunes, peut-être par lâcheté, parce qu’on n’a pas le clourage et l’envie de partir, parce qu’on est très bien en France . Donc à notre âge, 50 ans et plus, on a en principe réussi notre vie, l’avenir il est plutôt derrière que devant, on est un peu embourgeoisé , on n’a pas envie de faire l’effort et d’éprouver de nouevau la souffrance de repartir. Donc on envoie nos jeunes. Et ce sont ces jeunes qui vont nous préparer le travail [...].
Quelle est la génération qui se sentle plus Français ? Votre génération qui n’est pas née en France , ou celle de vos enfants qui sont nés ici ?
Ben, c’est nous qui nous sentons plus Français. Beaucoup plus que nos enfants. Pourquoi ? Parce que l’on a réussi en France . Nos jeunes, eux, ne savent pas s’ils pourront réussir . Donc psychologiquement ils ont intérêt à se sentir citoyens du monde.
Au fond d’eux- mêmes ils sentent tout de même que leur avenir n’est pas en France . Donc ils se mettent dans une position qui consiste à dire , je ne suis pas vraiment Français, je suis citoyen du monde . Pour pouvoir réussir leur avenir. S’ils se mettaient dans la position d’un français ils peuvent risquer l’échec . Cela ne veut pas dire non plus qu’ils ne se sentent pas français . Mais ils se sentent français et citoyens du monde.
Mais juifs tout de même ?
 Oui, juifs d’abord. C’est normal. Plus il y aura des actes antisémites et plus on se sentira juif . Bien sûr il y a une identité juive au fond de nous- même. Parce que le judaïsme c’est plus qu’une religion . C’est une culture , c’est plusieurs milliers d’années d’ histoire . Nous sommes les seuls au monde à posséder cette histoire . L’ histoire c’est un patrimoine que l’on ne peut pas vendre et que l’on ne peut pas acheter. Inestimable. Donc on ne vas pas le lâcher. On a un bien. On va le garder. On va le faire prospérer. Donc c’est normal que nous y soyons ancrés.
Mais c’est aussi vrai que les actes antisémites intensifient cette adhésion. Depuis deux trois ans , les juifs sont proches de toutes les institutions . Et vous savez les juifs de France vont en visite en Israel .
Tout ceci dénote une profonde déception . Les juifs de France ont beaucoup investi pour l’avenir de leurs enfants et quand ils font le point , aujourd’hui, ils ne comprennent pas. Est-ce bien ça ? En effet, c’est une grande déception parce qu’on pensait que ça y est. On s’était posé. Or, on ne s’est pas posé. Après 30 ans, c’est la moyenne de présence des juifs séfarades, je parle d’eux , parce qu’aujourd’hui ils représentent 75% de la population juive en France , donc je parle de la majorité, mais les ashkénazes ont les mêmes problèmes que les séfarades. Au bout de 30 ans, on se dit : mince, il va falloir recommencer. Les 30 prochaines années seront peut-être les 30 dernières annés de nos parents en Tunisie . Et c’est une génération trente ans.
Finalement qu’est-ce qui vous inquiète le plus ? L’avenir des juifs en France ou l’avenir de la France ?
Ce n’est pas que la France va mal. C’est que quand les juifs de France vont mal, c’est la France qui va trinquer. Il faut comprendre cela. Parce qu’ aujourd’hui , le problème de l’ antisémitisme , c’est un micro problème . Les politiques d’ aujourd’hui l’ont compris.
C’est clair que quand il n’ y aura plus d’ antisémitisme il y aura un problème beaucoup plus important . On sera au bord de la guerre civile . Il y aura, je ne sais si on peut le dire comme ça, un anti-francisme ! Alors bien sûr, je suis inquiet pour les juifs de France mais quelque part on est inquiet pour la France .
Mais où est née cette inquiétude ?- Vous savez dans les inquitéudes on distingue des degré d’urgence . Le degré d’urgence c’est la communauté juive . Mais quelque part c’est quand même triste de voir un pays basculer.
Parce qu’il faut le reconnaître, même si l’on a des griefs, c’est tout de même un des plus beaux pays du monde. Mais on risque de se retrouver, peut-être pas nous, mais deux ou trois générations, dans une situation totalement différente . Dommage ! Mais il n’est jamais trop tard, parce que l’ histoire de l’ Europe nous a prouvé qu’il n’ a jamais été trop tard.
Erik H. Cohen, "Heureux comme juifs en France ? Etude sociologique", Editions Elkana et Akadem, 2007

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