L’Observatoire des religions

Juifs et Russes avant la révolution

lundi 4 août 2008 par Alexandre Soljenitsyne

En hommage à Alexandre Soljenitsyne, mort le 3 août 2008, nous reproduisons ci-dessous un article de Sr Cécile Rastoin, o.c.d., publié dans Esprit & Vie, sur un de ses livres méconnus : "Deux siècles ensemble 1795-1995. I. Juifs et Russes avant la révolution", traduit par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve, Paris, Éd. Fayard, 2002. - 560 p., 27,00 €.

« L’histoire du "problème juif" en Russie (en Russie seulement ?) est avant tout d’une exceptionnelle richesse. […] Hélas, des blessures mutuelles se sont accumulées dans la mémoire populaire. Mais si l’on tait le passé, comment guérir la mémoire ? » (p. 7-8)

C’est par ces lignes qu’Alexandre Soljenitsyne ouvre son ambitieux ouvrage et professe son intention d’écrire une somme historique impartiale : « Je me plonge dans les événements, non dans la polémique. Je cherche à montrer » (p. 9).

Soljenitsyne se propose de retracer, avec force documents à l’appui, la présence juive en Russie, des Khazars jusqu’à la veille de la révolution d’Octobre 1917, dans une perspective qui, soucieuse d’impartialité, reste néanmoins très « grand-russienne ». Le titre en est d’ailleurs un indice : il a choisi « Juifs et Russes », qui inclut la vision de deux peuples séparés, et non « Juifs en Russie » par exemple, qui aurait laissé ouverte la question.

Des juifs en Russie Les juifs (présentés comme descendants des Khazars de Kiev aux premiers siècles) sont considérés comme une des multiples nationalités de la région si vaste, aux marches de l’Asie, aux confins de l’Europe, que fut l’empire russe. À la fin du xve et au début du xvie siècle, l’hérésie des « judaïsants » et son développement important conduisent à des mesures restrictives contre les juifs en Russie moscovite (voir p. 26 s.).

Par ailleurs, en ce même xvie siècle se produit une importante migration des juifs de Pologne vers l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie. À Moscou, sous Ivan le Terrible, l’entrée des juifs est interdite et les tsars garderont cette attitude de restriction méfiante, dont un antijudaïsme religieux n’est pas exclu mais qui a aussi des raisons d’ordre économique. Soljenitsyne s’évertue à nous présenter une Pologne antisémite et une Russie bienveillante mais les faits s’y prêtent peu [1]. Certes, le cliché d’une Russie fermée est faux : en absorbant, en 1772, une vaste portion de la Pologne (le reste étant partagé entre la Prusse et l’Autriche Hongrie), la Russie se trouvait avec, au moins, cent mille juifs de plus sur son territoire. Et la grande Catherine accorda l’égalité des droits aux juifs (de Biélorussie) en 1785, avant même la France (p. 43). Notons que l’abolition du servage n’aura lieu qu’en 1861. Au second partage de la Pologne, d’autres populations juives encore entrent dans l’empire russe. C’est là sans doute l’ambiguïté de cette question des nationalités. Ces juifs « russes » parlent yiddish, ils ont leur propre système d’administration religieux (les qehalim) ; certains parlent polonais, d’autres allemand, mais aucun ne parle russe ! Leur royaume culturel, c’est alors le Talmud, ce n’est pas la culture russe !

Alexandre Soljenitsyne entreprend de présenter, et de défendre, longuement le Mémoire que Derjavine écrit pour proposer un projet global de réforme de la vie des juifs. Pour faire des juifs de bons citoyens russes, Derjavine préconise un enseignement en russe, la suppression des qehalim, il faut aussi essayer de fixer les juifs sur une terre en cultivateurs (au lieu de les laisser pratiquer un commerce incontrôlable, par exemple, la vente d’eau-de-vie aux paysans qui s’endettent). Ce n’est qu’en 1884, après de grands déplacements de population et des essais infructueux de « colonies » juives sur diverses terres, que sera abandonné le rêve de voir les juifs devenir de bons moujiks… Toutes les mesures complexes de la législation russe visant à contrôler et endiguer la mobilité et l’activité des juifs (sans la supprimer puisqu’elle était visiblement un élément dynamique), montrent leur inefficacité, en raison de leurs contradictions et de leur nombre.

De la russification aux pogroms Malgré ces vexations administratives, les juifs prospèrent globalement dans le commerce de l’eau-de-vie, du bois et autres et « à l’époque d’Alexandre II, toute la riche bourgeoisie juive était […] loyale […] à la monarchie » (p. 176). Le tournant est, de fait, l’assassinat d’Alexandre II, en 1881, suivi par des pogroms dirigés contre la communauté juive. Une fois de plus, Soljenitsyne s’insurge contre une présentation simpliste et « antirusse ». La propagande antitsariste a, certes, grossi les faits. La cause des pogroms est surtout socio-économique, une colère contre le « joug que les juifs faisaient porter à la population russe locale » (p. 217), une inquiétude du peuple face aux agitations révolutionnaires qui commençaient. Mais ces premiers pogroms (ukrainiens et non russes, comme le souligne Soljenitsyne) - pogroms qui ne sont pas les plus sanglants - vont marquer une fracture nette de l’histoire entre les juifs et la Russie. À partir de ce moment-là, l’élan de l’assimilation et de la russification se ralentit, l’émigration, notamment vers les États-Unis, s’accélère, la participation de la jeunesse juive aux mouvements révolutionnaires augmente. Soljenitsyne tente de montrer que les pogroms sont fomentés par les révolutionnaires (p. 228) et non par des partisans du tsar ; cela reste fort incertain [2]. Il donne large place aux témoignages et aux documents de la police pour tenter d’établir un bilan correct des pillages et des voies de fait.

Quelques mesures gouvernementales augmentent le mécontentement (l’expulsion des artisans juifs hors de Moscou, en 1891, le monopole d’État sur les spiritueux, en 1896). Les théories raciales occidentales parviennent en Russie (Drumont par exemple). D’autres pogroms vont suivre, Nikolaev (1899), Kichinev (1903) qui suscite une émotion internationale (certes, bien orchestrée contre le régime tsariste). Le 17 octobre 1905, Nicolas II signe le Manifeste qui donne aux juifs certains droits. Mais il est trop tard, dans le contexte de tension, cela apparaît comme une esquive et une reculade.

Sionisme ou révolution ? L’Europe tout entière est d’ailleurs prise d’une fièvre antisémite : Herzl assiste à la « dégradation publique du capitaine Dreyfus » (p. 287) ; il renonce à la voie de l’assimilation et opte pour la fondation d’un État juif. En Russie, le gouvernement maintient toute une série de mesures vexatoires contre les juifs (limitation de mouvement, d’activité, et quotas dans l’enseignement). L’inertie de l’immense appareil d’État tsariste se révèle au grand jour sur la question juive : « Mais soyons clairs : cet empire russe, avec les lenteurs et la sclérose de sa bureaucratie, la mentalité de ses chefs, où et en quoi n’avait-il pas pris du retard, et ce, tout au long du xixe siècle et au cours des décennies qui précédèrent la révolution. […] Quand on analyse les aspects concrets de l’inégalité en droits des juifs de Russie, de la zone de résidence et du numerus clausus, il ne faut pas perdre de vue ce panorama général. Car si le judaïsme américain croissait en importance, les juifs de Russie, au début du xxe siècle, constituaient encore près de la moitié de la population juive de la planète » (p. 338). Les juifs se trouvaient en face d’un choix : l’isolement, l’assimilation, la lutte pour une autonomie nationale en Russie, l’émigration, le sionisme ou la révolution. (p. 340). Il est sûr qu’une grande partie de la jeunesse étudiante juive, se voyant soudain refuser la possibilité de poursuivre ses études, se lança dans l’activisme politique, aux côtés de la jeunesse révolutionnaire russe [3].

Ce contexte politique va aussi susciter les pogroms qui suivent. « C’est ainsi que des deux côtés, nous avons creusé un abîme sans fond » (p. 423). Le soulèvement d’Odessa et la mutinerie du Potemkine prennent des allures insurrectionnelles, et la forte participation des juifs explique en partie la réaction : le petit peuple tsariste s’en prend aux biens et à la vie des juifs. Le plus grave est sans doute la participation active de soldats et de cosaques qui, loin de rétablir l’ordre, pillent et tuent ! « Par son ampleur et sa violence, ce pogrom a dépassé tous ceux qui l’ont précédé. » (p. 441). Soljenitsyne cite le cadet Roditchev : « L’antisémitisme, c’est le patriotisme des gens déboussolés » (p. 445). Ne pourrait-on le dire aussi du racisme ? Le plus triste pour un chrétien est de constater que les pogroms se passent à Pâques, crucifix et icônes en tête (p. 446). Nous ne devons pas non plus négliger les causes économiques : « Il y eut, en 1905-1907, des actions contre les propriétaires terriens, il y en eut même plus que de pogroms contre les juifs » (p. 449). Et Soljenitsyne de souligner que les derniers pogroms eurent lieu en 1906… en Pologne ! (p. 450). Mais on peut dire qu’il minimise trop l’antisémitisme de l’entourage du tsar (l’affaire des Protocoles des sages de Sion [4] par exemple).

En septembre 1911, autre coup de théâtre : l’assassinat de Stolypine [5] par un juif du nom de Bogrov. L’antisémitisme monte en Russie, même dans la presse et chez certains intellectuels (p. 520 s.), une sorte de « rejet », qualifié ici non d’antisémitisme mais d’ « asémitisme » ! En 1913 a lieu le procès Beyliss, le dernier procès accusant un juif de crime rituel sur un enfant chrétien ! Il y a eu cependant une influence profonde du « talent » juif sur l’intelligentsia russe (p. 524) : « Nous avons adopté leur vision de notre histoire et de la façon d’en sortir. Comprendre cela est bien plus important que de calculer le pourcentage de juifs qui s’employèrent à déstabiliser la Russie (tous nous nous y sommes employés), qui ont fait la révolution ou participé au pouvoir bolchevique » (p. 524).

Après le fiasco de la guerre russo-japonaise, l’humiliante acceptation de l’annexion par l’Autriche de la Bosnie-Herzégovine, la Russie entre par la petite porte dans la guerre mondiale. Les banquiers juifs d’Occident et d’Amérique refusent de prêter de l’argent à la Russie étiquetée antisémite. Dès le début du conflit, en une zone où le problème des nationalités est particulièrement lourd d’histoire, les juifs sont accusés de manquer à leurs devoirs de soldats russes, ou de passer des informations à l’ennemi, à savoir les communautés juives « austro-hongroises »… Les accusations montent si haut que la déportation de tous les juifs de la zone du conflit est ordonnée en 1915. Pour ne pas perdre l’appui des juifs influents, le gouvernement tsariste décide cependant de proclamer l’égalité des droits des juifs à Pâques 1917 ! « Et c’est à ce moment-là qu’une déflagration mit en pièces le système politique et social de la Russie […] : ce fut la révolution de février » (p. 562).

Sur ces mots s’achève le premier volume Juifs et Russes avant la révolution.

Soljenitsyne fait parfois des remarques étranges : ce seraient les Hébreux qui auraient « inventé l’idée de roi » (une idée de V. S. Mandel, qu’il reprend p. 279) ! En revanche, il cite aussi Vladimir Soloviev (p. 350) : « Nous, chrétiens, n’avons pas encore appris à nous comporter avec le judaïsme d’une manière chrétienne ». Il nous présente ainsi une vision très « grand-russienne » de l’histoire, cherchant à défendre la vision russe sans consentir à l’antisémitisme. L’ouvrage est alourdi par une abondance de sources et de documents, qui montre la volonté de l’auteur de chercher le vrai au-delà des polémiques ; on ne peut que féliciter les traducteurs pour leur performance et la précision des notes (le cyrillique étant transcrit en alphabet latin) ; mais un index et des cartes géographiques auraient été bienvenus. Soljenitsyne dresse ici le premier volet de sa grande fresque des relations entre les juifs et la Russie, avec ses richesses mais aussi ses tragédies ; la révolution de 1917 allait en constituer le second volet. Une vision très russe, qui fait aussi saisir combien l’histoire est affaire de perspective…

[1] Voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme. L’Europe suicidaire 1870-1933, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 1977, vol 4.

[2] Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme (vol. 4, p. 141-142) mentionne les notes du général Kouropatkine : « Tout comme l’empereur, Plehve m’a dit qu’il fallait donner une leçon aux Jids, qu’ils se permettent trop et qu’ils ont pris la tête du mouvement révolutionnaire. » En 1911, des ordres stricts de Kokovtzov permirent d’éviter les pogroms.

[3] Des témoignages sur cette période sont actuellement publiés en français : Le livre de ma vie de Simon Doubnov (Paris, Éd. du Cerf, 2001) et Confession d’un juif, de Leonid Grossman (Paris, Éd. Phébus, 2001), qui retracent deux cheminements du ghetto et de son heder jusqu’à l’engagement politique.

[4] Pour un autre regard, voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, vol. 4, p. 109 s. sur les pogroms et p. 123 s. sur l’affaire des Protocoles. Selon lui, l’antisémitisme était bien un moyen d’essayer de sauver le régime tsariste.

[5] Propriétaire terrien, Piotr Arkadievitch Stolypine s’efforça de sauver le régime tsariste. Devenu ministre de l’Intérieur, en 1904, et président du Conseil, en 1906, il restreignit la représentation ouvrière et paysanne, et accrut celle des propriétaires fonciers (1907).

Esprit & Vie n°91 / octobre 2003 - 1e quinzaine, p. 17-19

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