L’Observatoire des religions

VIIème siècle

lundi 4 juin 2007

692 : Le calife ‘Abd al-Malik instaure l’étalon dinar

Une sorte de vide s’était creusé au centre même du monde économique développé. L’effondrement de l’empire romain d’Occident, la grande peste, la faiblesse de Byzance faisaient de la Méditerranée et de son pourtour une proie facile pour un nouveau conquérant. Celui-ci s’est levé dans les déserts de l’Arabie, armé d’une nouvelle foi. Il a mis la main sur les ports, les routes, les réseaux construits par les Romains. Mais il est allé plus loin et plus vite que ses prédécesseurs. En quelques dizaines d’année, les cavaliers d’Allah ont reconstitué un empire d’une étendue que l’on n’avait pas vue depuis Alexandre.

En effet, la nouvelle puissance allait réunir sous sa seule égide les domaines qui avaient été séparés en deux mondes rivaux, romano-bysantin et parthico-sassanide. Le lac méditerranéen redevenait le tronçon d’une grande route commerciale allant de l’Extrême-Orient à l’Extrême-Occident. Vers l’Asie, les navigateurs arabes et persans fondent des colonies commerçantes qui vont prospérer dès le siècle suivant. Vers l’Occident, les marchands levantins, relayés par les négociants vénitiens, amalfitains, juifs, anglo-saxons qui poussent leurs affaires jusqu’au Rhin, jusqu’en Flandre, Frise et Angleterre. Du même coup, Constantinople privée par les conquêtes musulmanes du blé d’Egypte qu’elle avait détourné du chemin de Rome, est rejetée vers l’Occident. Moins d’un siècle après la mort de Mahomet en 632, l’Islam a créé un marché plus étendu que ce qu’on avait vu jusque là.

La marche triomphale des disciples de Mahomet connaît cependant un grand ratage, qui, souvent, n’est pas assez mis en lumière : Constantinople. Les Arabes par deux fois manquent de conquérir la capitale de l’empire. Une première fois, un long siège de près de cinq ans (673-677) se termine par un désastre pour les musulmans. En 717, l’assaut recommence. Mille huit cent vaisseaux font le siège de la ville impériale pendant un an. . Ils seront détruits à leur tour. Ce deuxième échec consacre l’incapacité des Arabes à s’emparer de la caput mundi. C’est que Byzance dispose seule d’une arme absolue dont elle a su et saura garder longtemps le secret. Le feu grégeois - un mélange complexe à base de salpêtre, de soufre, de bitume, de pétrole, capable de brûler sur l’eau- lui permet d’incendier les vaisseaux de ses assaillants. La terrible mixture était amenée à la proue du bateau (un dromon) par un tube, dans une gueule de lion qui crachait des flammes. Il faudra sept siècles supplémentaires pour que Byzance tombe aux mains d’autres mahométans. C’est une autre histoire.

Pour le philosophe historien anglais Robin George Collingwood (1889-1943) Collingwood, « l’échec de la prise de Constantinople par les musulmans fut un échec définitif ; il ne fut pas racheté par le succès des Turcs, avec lequel il est sans rapport ; il voulait dire que les sarrasins ne pouvaient pas entrer en Europe par la grande porte, mais qu’il leur fallait chercher une petite porte par Gilbraltar ». Ce fut un long détour qui les achemina finalement à la défaite que leur infligea Charles Martel à Poitiers en 732. « Un Dieu plus dur, écrit encore Collingwood d’une plume acérée, n’aurait jamais pardonné à l’islam de n’avoir pas réussi à faire la conquête de l’Europe ; mais Allah est clément, en d’autres termes si des musulmans échouent, ils peuvent se satisfaire de succès mineurs comme la dévastation de l’Afrique, substitut psychologique à la conquête inachevée du monde. »

Sur le plan de la rationalité guerrière et politique, Collingwood a sans doute raison. Mais pour un esprit religieux, la conquête de Jérusalem dès 638, six ans seulement après la mort du Prophète, avait été un succès retentissant, d’une grande portée symbolique, qui compensait par avance le ratage de Constantinople. Car elle intronisait la troisième religion dans le lieu le plus saint commun aux deux premières. Les conséquences sont encore visibles aujourd’hui. Elles sont même au cœur du conflit israélo-palestinien !

La rapidité foudroyante de la conquête peut s’expliquer : les Arabes étaient accueillis comme des libérateurs par des populations sémitiques, notamment juives, qui étaient avides de secouer le joug romano-bysantin à l’Ouest, sassanide à l’Est. Les accents égalitaires et cosmopolites de l’Islam trouvaient des oreilles attentives. De plus l’envahisseur était tolérant. La seule exigence était d’ordre fiscal : un traité de capitulation passé avec les autorités locales garantit la liberté de culte et la poursuite de l’activité économique en échange de la levée d’un tribut. Les Romains, nous l’avons vu dans les précédents numéros, ne s’y prenaient pas autrement. Mais cette fois le distinguo est entre musulmans et non-musulmans, et non plus entre citoyens et barbares. Aussi bien y avait-il un moyen fort simple d’échapper à l’impôt : il suffisait de se convertir à la religion du Prophète ! D’où la progression accélérée de la nouvelle foi. Aussi le califat fut-il bientôt obligé d’instituer un impôt foncier commun aux Musulmans et aux non-Musulmans.

Un seul marché, une seule langue, une seule religion officielle, il manquait à cette organisation une monnaie unique, et c’est ce à quoi va s’employer Abd al-Malik, le cinquième calife ummayade de Damas. Répétant le geste d’Auguste et de Constantin, il frappe en 692 une monnaie en or, ce sera le dinar, qui va servir pendant longtemps d’étalon au monde, Occident chrétien compris.

Il faut rappeler le contexte économique de cette décision pour en saisir toute l’importance.

L’Occident avait hérité, on s’en souvient, du système monétaire romain. Le sou frappé par Constantin avec 4 gr. 48 d’or fin servait de monnaie de référence. A Constantinople, il ne cessa d’être frappé sous des noms nouveaux : nomisma ou hyperpère. Mais l’Europe était confrontée à une grave pénurie de métal jaune. Pour une simple raison. Ses rares gisements aurifères étaient depuis longtemps épuisés, et ce n’est pas les « sables d’or » que l’on draguait dans les rivières (le célèbre Rheingold - l’or du Rhin -n’est pas seulement un mythe) qui pouvaient suffire aux besoins. D’autant que les différents rois et princes devaient payer de temps à autres des tributs en or aux Vikings et autres envahisseurs pour qu’ils se tiennent tranquilles. Les Vikings, soit dit en passant, avait un art tout particulier de terroriser les populations qu’ils voulaient soumettre. Il fallait que cet art fût efficace, car sur leurs drakkars à fond plat qui leur permettaient de débarquer sur à peu près n’importe quel rivage, les envahisseurs ne pouvaient pas être très nombreux. Ils devaient donc avec peu de moyens semer le maximum de frayeur. Le procédé, assez délicat et qui suppose des connaissances en chirurgie, consistait à scier les côtes du premier homme qu’ils capturaient de telle manière que ses poumons pussent être sorties hors de la cage thoracique. Le malheureux courait ensuite dans les villages en hurlant de douleur, avec deux ballons roses sang accrochées à son dos...

La seule façon pour l’Europe de se procurer de l’or était le commerce avec le reste du monde à condition que ce commerce fût excédentaire. Or il était loin de l‘être. Et ce qui devait arriver arriva. La frappe de l’or diminua, puis disparut purement et simplement. Le sou, en Europe, ne fut plus qu’une monnaie de compte - ce qui montre encore quel était son prestige dans les esprits. En 800, même Charlemagne, tout empereur qu’il soit, après quelques velléités de frappe en or, devra se contenter de deniers d’argent. Pour le Carolingien , ce sera une humiliation, pour lui le parvenu à la couronne impériale, de ne pouvoir rivaliser sur ce point avec le tenant du titre, l’empereur régnant à Bysance, dont pourtant la monnaie-or (le besant) faisait mauvaise figure en face du dinar. Charlemagne, quant à lui, essayera de rivaliser avec la monnaie arabe, dans les années 793-794, en renforçant le denier d’argent de 1,36 g à près de 1,80 g ! Mais il ne peut atteindre à la dignité impériale du dinar en or.

L’Europe souffrait ainsi d’un handicap considérable pour le grand négoce international dont la monnaie de référence ne pouvait être qu’en or (pour une même valeur le métal blanc est beaucoup plus lourd, et donc plus coûteux et risqué à transporter, que le métal jaune). Pour de longs siècles à venir, qui dit monnaie en Occident dit presque exclusivement argent, et ce qui explique les traces de synonymie que l’on trouve dans notre langue. Si le métal jaune n’avait pas connu ce passage à vide monétaire au Haut Moyen Age, peut-être dirait-on aujourd’hui : j’ai beaucoup d’or sur mon compte en banque ...

Par contraste, le monde musulman, alors même que son commerce était excédentaire avec l’Occident, disposait de larges ressources en or.

Les origines de ces ressources sont longtemps restées mystérieuses pour les Européens et c’était un sujet qui mettait littéralement en transe leurs marchands.

En fait cet or avait trois origines.

D’abord la remise en circulation de l’or thésaurisé grâce à la prise de butin - antique procédé dont nous avons vu maints exemples. Il faut ajouter ici une synchronisation entre Islam, Byzance et Occident, soulignée par l’historien Maurice Lombard. Si l’on note que les débuts des dispositions prises par les califes omeyyades pour faire sortir l’or des trésors ecclésiastiques datent des environs de 700, qu’à Byzance, les premières mesures des empereurs isauriens iconoclastes sont de 726, et qu’en Occident le commencement de la politique de spoliation de l’Eglise suivie par Charles Martel se situe en 730-731, on constate que l’on se trouve devant un mouvement qui semble se propager d’est en ouest, du monde musulman vers Byzance, puis vers l’Occident franc, mouvement qui met fin à un cycle de thésaurisation et ouvre la voie à une nouvelle monétisation de l’économie.

Ensuite, de l’or frais arrive en provenance de mines qui sont sous le pouvoir des musulmans, soit qu’ils les possèdent directement, soit qu’ils contrôlent les routes d’accès. Ils tiennent ainsi les mines de l’Arabie occidentale, du Caucase de l’Arménie, du Tibet, du Dekkan, de l’Afrique orientale (schéma ci-joint en fichier Iwf0). En outre, ils ont capté une source nouvelle et bien plus importante puisqu’elle devait alimenter le principal courant d’or neuf vers la Méditerranée du 9ème au 15ème siècle. C’est l’or du Soudan. L’extraction est faite par les orpailleurs noirs. Puis le métal est acheminé à travers le Sahara par des chameliers berbères jusqu’aux grands terminus caravaniers du Nord : Nûl-Lamta, Sijilmäsa, Ouargla, le Jarid.

Enfin, une nouvelle technique permet d’accroître la rentabilité du traitement du minerai. C’est l’emploi généralisé de l’amalgame, dérivé de l’arabe al-majma (réunion) ou ‘amal-al-jam’ (opération de réunion). Le procédé utilise le cuivre d’Espagne.

Le monde musulman pouvait donc accumuler d’énormes réserves de métal jaune lui permettant d’émettre la monnaie-or la plus solide de l’époque. Il disposait aussi de suffisamment d’argent, soit par ses propres mines, soit par le fisc ou le commerce, soit par la conquête, pour frapper des dirhems sonnants et trébuchants qui eux aussi faisaient prime sur le marché.

Il faudra donc attendre le 14ème pour voir réapparaître en Europe des monaies-or dignes de ce nom. En attendant on dut se contenter de copies plus ou moins habiles des dinars musulmans. En vérité, l’Occident se livra à un extraordinaire faux-monnayage dont il faut dire ici quelques mots.

En effet, la pénurie d’or ne suffit pas à expliquer l’absence de frappe de monnaie dans ce métal jusqu’au 13ème siècle en Europe. Car les souverains auraient pu fondre de vieilles pièces européennes ou des dinars pour les frapper à leur effigie. C’est justement ce qu’ils ne firent pas, car la crédibilité des rois mérovingiens (les Childebert, Clodomir, Clotaire, et Dagobert) n’était pas assez reconnue au-delà de leur domaine pour que leur monnaie fusse acceptée par le négoce international. A partir de 692, le dinar domine la scène monétaire mondial - comme le dollar après 1945 - et il devenait inutile pour l’Occident de frapper des pièces que refusait les grands négociants et qui n’auraient pas trouvé d’emploi dans les transactions locales.

Par contre, on s’employa dans les ateliers monétaires occidentaux à imiter les pièces arabes pour mettre en circulation de faux dinars. On a ainsi retrouvé à Rome une pièce d’or qui reproduit exactement les traits d’un dinar abasside en caractères arabes, mais porte en plus en lettres latines les mots Offa Rex. Sans doute un reste du tribut payé au Pape par le roi de Mercie (Grande-Bretagne). En Catalogne, les pièces retrouvées portent des inscriptions arabes et en caractères latins le nom du prince. Une monnaie de l’empereur Henri II (1002-1024) imite sur son revers le dinar du calife de Cordoue. Encore en 1268, un atelier de « fausses monnaies sarrasines » fonctionnait dans l’île d’Oléron ! Les dirhems d’argent étaient eux aussi imités. Les caractères arabes étaient comme un gage de bonne monnaie, même si leur cohabitation avec des lettres latines faisait clairement apparaître la forgerie.

Le dinar-or, véritable étalon mondial, était utilisé même à l’intérieur de l’Europe, dans des transactions intra-européennes. C’est en dinars que l’Istrie verse son tribut au fisc carolingien, en dinars encore que le roi Offa de la lointaine Mercie promet de payer tous les ans sa dîme au Pape. L’Italie, la Catalogne l’utilisent. Les testaments anglo-saxons le mentionnent presque à chaque page. Le dinar devint si familier aux Anglais qu’ils en firent l’unité de poids usuelle du métal-or. On le retrouve en Gaule, en Lotharingie, en Allemagne. La papauté exigeait que le cens des monastères lui soit payée en or, et donc le plus souvent en dinar. Quel paradoxe de voir les princes chrétiens, les évêques et jusqu’au pape utiliser des pièces où étaient inscrites des citations du Coran ou des devises qui proclamaient la foi de l’Islam. Paradoxe d’autant plus humiliant que l’Occident se livra au faux-monnayage que nous venons de décrire. C’est dire à quel point le sceptre monétaire du monde avait échappé aux héritiers de l’Empire romain, en Occident comme en Orient, et ce en dépit de l’extraordinaire stabilité du solidus hérité de Constantin.

En 750, le centre du monde économique va se déplacer un peu plus vers l’Orient. Les Abassides qui renversent les Omeyyades tiennent la position-clef du grand commerce de cette époque : l’isthme séparant la Méditerranée de l’océan Indien ; la fondation de Bagdad favorise l’appel des marchandises vers l’Iraq qui devient la plaque tournante du commerce du Proche-Orient

Toutefois, la prospérité est contagieuse. Le dynamisme de l’économie musulmane va réveiller celle de l’Europe du Nord. Encore faut-il trouver des marchandises à échanger pour faire revenir un peu d’or dans les trésors occidentaux. Dans ce négoce vital, le trafic d’esclaves allait tenir une place essentielle, encore que peu connue, sinon oubliée.

Bibliographie : Maurice Lombard, L’Islam dans sa première grandeur, VIIIe -Xie siècle, Champs, Flammarion Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Quadrige, PUF Marc Bloch, « Le problème de l’or au Moyen Age », Annales d’histoire économique et sociale, T. V, 1933 R.S. Lopez et I.W. Raymond, Medieval trade in the Mediterrenean world, New York and London, 1961 Robin George Collingwood, Le Nouveau Léviathan, ou L’Homme, la Société, la Civilisation et la Barbarie. Introduction par Paulette Carrive. Traduction par Lucien Carrive. Kimé, 2001


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