L’Observatoire des religions

La Bibliothèque de Qumrân

dans l’actualité de la recherche

lundi 27 octobre 2008 par André Paul

A l’occasion de la sortie de "Torah Genèse", le premier des neuf volumes de la "La Bibliothèque de Qumrân", edition bilingue des manuscrits dits de la Mer morte, mis en librairie par les Editions du Cerf le 23 octobre 2008, André Paul, concepteur et co-directeur de la publication, a prononcé la conférence dont on pourra lire le texte ci-dessous.

Les huit autres volumes seront publiés au rythme de un par an, annonce l’éditeur.

Des adaptations en espagnol et italien pourraient suivre.

Cette oeuvre monumentale, co-dirigée par Katell Berthelot (CNRS) et Thierry Legrand (Université Marc Bloch de Strasbourg), est un événement editorial exceptionnel que l’Observatoire des religions est heureux de saluer de manière exceptionnelle.

L’actualité de la recherche

L’idée puis le concept de la Bibliothèque de Qumrân ont vu le jour à l’automne 2003. Moins de deux ans plus tôt, à la fin de 2001, la totalité des restes de quelque neuf cents rouleaux retrouvés non loin de la mer Morte était enfin publiée. Désormais, on aura une vue globale mais aussi transversale de la masse exhaustive des textes. Les diverses œuvres dont on possédait plusieurs exemplaires pouvaient être présentées en synopse : de la sorte, les variantes quantitatives ou qualitatives apparaîtraient nettement, éloquentes et parfois criantes. Elles témoignent soit d’une évolution des idées et des formules, soit de la coexistence de conceptions plus ou moins différentes. La publication tardive d’une bonne partie des documents connut une forte accélération à la fin des années 1980 et plus encore tout au long de la décennie 90.

On découvrit alors l’existence de veines littéraires insoupçonnées. Et ce fut le constat que bien des textes, la majorité disons, n’entraient guère dans le cadre des écrits étiquetés comme « communautaires », « sectaires » ou « esséniens ». Les opinions avancées voire imposées dès le déchiffrement des sept premiers rouleaux, entre 1948 et 1950, réclamaient d’être sérieusement révisées. On était en présence des restes d’un conservatoire littéraire bien plus diversifié qu’on ne l’avait cru d’abord. En amont, se devinait un riche laboratoire où se croisent les différences. Différences de visions de l’homme dans ses rapports au cosmos et à Dieu ; différences de projets éthiques et de représentations sacrées. Un vaste pan de la production écrite de la société judaïque des deux ou trois derniers siècles d’avant notre ère était à la disposition des chercheurs. Notons, entre autres, l’important corpus de prières, composé de quelque deux cents psaumes, hymnes et autres pièces que d’aucuns considèrent comme liturgiques. Plus encore, dernière venue, une collection de livres de sagesse qui, depuis, n’ont cessé de mobiliser les savants.

Tout à l’aube du XXIe siècle, les découvertes dites de la mer Morte étaient ainsi terminées. Et dans l’histoire de la recherche commençait une phase nouvelle. Ce que les publications de ces dernières années attestent sans ambages. D’une façon qui semble s’élargir sinon se généraliser, l’approche des manuscrits se trouve articulée avec la quête des idéologies judaïques antérieures au christianisme ; les disciplines permettant l’accès à ces dernières sont de plus en plus sollicitées. Bref, dans cette masse littéraire d’où perce leur culture a priori, le christianisme de Jésus de Nazareth et celui de Paul de Tarse se perçoivent çà et là comme en formation. De même, de quelque façon, le judaïsme sans Temple bâti sur la seule Torah : celui qui résultera de la recomposition rabbinique après la disparition du Sanctuaire et du culte en l’an 70. Le courant mystique qui mènera à la Kabbale est lui-même nettement présent. Bien plus, une gnose véritable, gnose judaïque, évolue dans des systèmes élaborés de représentations célestes, dans des spéculations cosmiques fondées sur le dualisme, et plus directement dans une sagesse élitiste menant à la « connaissance » (ou « gnose ») de ce que l’on appelle le « mystère de l’être et du destin des choses » (raz nihyeh en hébreu). Dans ce contexte, certains spécialistes davantage versés dans la théologie ouvrent de plain pied le champ d’investigation aux analyses des premiers témoins écrits du système chrétien. Les éléments d’une « archéologie » des doctrines sur le Christ sont à présent accessibles aux théologiens.

Méthodes et outils ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient à l’heure des pionniers, voire longtemps après. Pour ce qui est des données matérielles, autrement dit les parchemins et l’écriture, nous sommes à l’ère de l’ADN et du scanner, des images digitales et du traitement informatique de celles-ci. On est invité à conjuguer les méthodes traditionnelles d’approche d’un texte avec de nouvelles technologies au service de l’épigraphie. Nous en aurons tout à l’heure une belle démonstration : par Michael Langlois (ingénieur informaticien de par sa formation première), l’un des principaux auteurs du Volume I de la Bibliothèque de Qumrân. Or, ces méthodes traditionnelles de l’approche d’un texte paraissent elles-mêmes en voie d’émancipation ; elles tendent à se libérer de la démarche dite « rédactionnelle » propre à la critique littéraire - chose si chère aux spécialistes du Nouveau Testament. Les savants anglo-saxons ont ouvert la voie. Ils empruntent des modèles d’analyse à la sociologie ou à l’anthropologie ; et ils cherchent à rendre compte, scientifiquement cette fois, de la conception et de l’organisation des sociétés idéales, élitistes sinon parfois eugénistes, dont nombre de textes retrouvés dessinent le profil ou codifient la conduite : entre autres la fameuse Règle de la communauté. Tel chercheur s’est tourné vers Michel Foucault et sa théorie spatiale appliquée aux lieux sacrés : et d’analyser à frais nouveaux les représentations utopiques du Temple que nous proposent de fascinants écrits, tels le Rouleau du Temple (en hébreu) ou la Nouvelle Jérusalem (en araméen). On notera aussi l’opportune intervention d’opinions « libérées » concernant les visées de l’historien juif Flavius Josèphe ; tout particulièrement dans la description des haïrêseis, partis, mouvements ou sectes que ce dernier appelle a posteriori « Pharisiens », « Sadducéens », « Esséniens » et autres - autant de noms que l’on ne trouve dans aucun des nombreux textes venus des grottes. Jusqu’alors, on s’intéressait surtout aux ressemblances entre les pages que cet auteur consacre aux Esséniens, dans la Guerre des Juifs essentiellement, et ce qu’on peut lire dans certains des textes retrouvés (la Règle de la communauté en priorité) sur un groupe d‘ascètes présentés comme un yahad. Selon de récentes études, ce mot hébreu d’acception spécifique signifie à la fois « groupe de communion » et « unité séparée ». Désormais, il semble qu’on prît en compte plutôt les différences. Ces dernières, d’ailleurs, apparaissent comme bien plus nettes et significatives. Josèphe magnifie, et présente comme la quintessence même du judaïsme un groupe de fraternités qu’il appelle « esséniennes ». Le tableau qu’il brosse de celles-ci est conforme aux stéréotypes de l’ethnographie idéalisatrice bien en cours dans le monde gréco-romain contemporain. Il n’aurait su le moins du monde édéniser une communauté « séparée », de surcroît censée expérimenter sur terre la vie céleste ou angélique comme si elle vivait à la fin des temps. Josèphe est en effet un historiographe politique, insistons sur le mot « politique ». D’entrée de jeu, il présente ses Antiquités judaïques comme l’apologia, c’est-à-dire le « plaidoyer total » en faveur de sa nation. Ne ferait-il pas aussi du storytelling à l’antique ? - « machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits » selon l’ouvrage de Christian Salmon publié fin 2007. Et cette autre question jaillit comme de soi : les écrits dits de Qumrân que l’on considère comme spécifiques, que d’aucuns disent encore « sectaires » voire « esséniens », renvoient-ils vraiment à une communauté réelle et à une expérience concrète ? Ne seraient-ils pas plutôt les témoins littéraires de la recherche somme toute utopique du vrai Israël, des conditions de réalisation et d’instauration de celui-ci ? Les excès ou les écarts dont ils font l’étal, ne révèlent-ils pas à leur façon, dans les limites de l’époque, l’essence même du judaïsme ? Osons aller jusque-là, ce que certains savants suggèrent, sans d’ailleurs le vouloir. Dans un gros et très sérieux ouvrage paru l’an passé, un bon historien du judaïsme ancien (Eyal Regev) a proposé une approche rigoureuse des « gens des rouleaux » à l’aide de la sociologie, de l’anthropologie et des sciences de la religion. Or, il récuse l’expression « communauté de Qumrân » : elle n’est, dit-il, « qu’une création des savants » ; sous un label commode, elle fusionne et condense « des énoncés littéraires complexes et des phénomènes sociaux dépourvus d’unité ».

Les voix de ces chercheurs dédouanés se multiplient, sans pour l’instant constituer un chœur unifié ; pour autant, des portes s’ouvrent tandis que se craquèle un consensus longtemps considéré comme acquis, surveillé sinon régulé par une sorte de magistère latent, à l’instar d’une vérité révélée. L’inconfort de ces sorties d’un schéma unique est accentué par l’intervention relativement récente d’archéologues que nous dirons de la « nouvelle vague ». Jusque vers les années 1990, la parole sur les choses dites de Qumrân émanait essentiellement des spécialistes des textes ; l’archéologie évoluait volontiers à l’ombre du traitement des documents écrits par des érudits non archéologues. Bien plus, sur ces terres dites saintes, l’« archéologie biblique » régnait, servante des textes canoniques et de leur étude. La situation a bougé et bouge encore. Venus d’horizons divers, d’Israël entre autres, des archéologues imposèrent l’objet, les procédures et les outils d’une discipline adulte et autonome. Ces quinze ou vingt dernières années, ils fouillèrent de nouveau le site de Qumrân ; mais en lien avec d’autres investigations : à Jérusalem, à Jéricho, et dans bien d’autres lieux des bords de la mer Morte, jusque vers le sud et dans la partie orientale de celle-ci. Ils firent revivre l’économie régionale d’alors, toute autre que celle d‘aujourd’hui. Ce qui eut pour effet de désenclaver le fameux établissement. Le désenclavement entraîna la désacralisation au moins partielle du site, et partant sa dé-communautarisation, elle-même totale ou partielle. On est loin encore d’un concert d’arguments convergents. Néanmoins, des brèches sont ouvertes dans la théorie dite « essénienne » énoncée et promue, voilà presque soixante ans, par Roland de Vaux et André Dupont-Sommer principalement. Les épigones demeurés dans la ligne du premier, ont apporté eux-mêmes une modification de taille : au terme de nouvelles fouilles à Qumrân, ils ont daté l’occupation « essénienne » du milieu du Ier siècle av. J.-C., et non plus des dernières décennies du IIe comme on l’affirmait jusqu’alors. Or, la composition de la Règle de la communauté est bien antérieure à cette époque, d’un demi-siècle sinon même d’un siècle. Cependant, on la présenta longtemps et certains la présentent toujours, comme le document normatif de la « communauté essénienne de Qumrân ». Il semble que l’on soit en pleine contradiction.

C’est dans un tel contexte qu’intervient la Bibliothèque de Qumrân. Au moment même où tout recommence, sur la base certes prometteuse mais si peu confortable d’une série d’éclatements déclarés. La publication vient-elle en son temps ? Est-elle armée pour faire face ? Il nous revient de répondre.

La Bibliothèque de Qumrân

Cinq années se sont écoulées entre la demande dont je fus l’objet de la part de la Direction du Cerf et la parution du premier volume de la Bibliothèque de Qumrân. Du 15 septembre au 15 octobre 2003, je mis sur pied le projet. À la mi-décembre, le chantier était pour ainsi dire construit et la première équipe constituée. Un séminaire d‘une journée se tint alors. Nous réitérerons la chose à raison d’une rencontre par semestre jusqu’à la fin de 2006 ; les réunions furent annuelles par la suite. Un problème se posa d’emblée : celui du recrutement de traducteurs suffisamment qualifiés, francophones sans être nécessairement français. De mes longues années d’activités dans l’édition j’avais hérité de quelque savoir faire acquis ; ce qui se révéla fructueux dans ma chasse aux auteurs. Je découvris, à Paris et ailleurs, de jeunes chercheurs frais émoulus de leurs études d’hébreu et d’araméen ; certains venaient d’achever leur thèse (David Hamidovic), d’autres l’avaient récemment publiée (Katell Berthelot). Je décidais de miser sur eux, non sans solliciter quelques aînés avec une égale confiance (Jean-Claude Dubs par exemple). L’équipe fut par la suite rééquilibrée par le départ opportun de certains et l’heureuse arrivée de quelques autres, en moyenne aussi jeunes. Sept ont à ce jour moins de trente-cinq ans. À l’école de la Bibliothèque de Qumrân et grâce au chantier ambitieux et endurant que celle-ci représente, une nouvelle génération de chercheurs sur les rouleaux de la mer Morte et plus largement sur le judaïsme ancien, semble devoir s’imposer sur la scène savante (la thèse de Michael Langlois sur les fragments araméens du Livre d’Hénoch, soutenue à Paris fin 2007, en est le bel exemple). D’entrée de jeu, j’avais eu la volonté d’établir le maximum de synergies entre la recherche de chacun et la dynamique scientifique du creuset commun. Je comptai sur l’entreprise collective pour qu’un bon niveau de maturité scientifique soit atteint dans le groupe. Nous y sommes parvenus. Mais il s’agissait d’un travail d’édition avec sa finalité propre. Ce qui impliquait que le savoir, à la fin du moins, restât au service du produit, et ce fut le cas également. Avec ce premier volume, nous avons à présent la preuve concrète que ces différentes règles étaient les bonnes.

La matière à traduire, à annoter et à introduire fut distribuée en fonction du découpage encore provisoire que je proposai dès l’abord. Et chacun de se lancer dans l’aventure. Deux années et demie durant, je veillais à suivre à ma façon la progression de chacun. Puis, le métier jouant, je pris une importante décision : ne plus désormais être seul à la barre. Avec l’accord des dirigeants du Cerf, j’instituai alors une direction collective. Je demandai à Katell Berthelot, du CNRS, et à Thierry Legrand, de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, de partager la charge avec moi, dans la différenciation et la complémentarité des tâches. Tous deux s’engagèrent avec science et rigueur, raison et conviction, sur la voie un peu folle que j’avais ouverte et tracée. La Bibliothèque de Qumrân leur doit beaucoup, peut-être même son salut. Ils n’ont ménagé aucun effort pour lire, relire puis réviser textes et traductions et préparer l‘ensemble pour la fabrication. Pour ce premier volume, je soulignerai plus particulièrement le travail exceptionnel, à la fois constant, dense et fructueux de Thierry Legrand, principal artisan des conventions d’édition, traducteur de textes araméens et réviseur exigeant voire scrupuleux d’une grande partie des documents. La méthode initiale, la mienne, se résumait dans cette consigne : travaillons, avançons, puis nous verrons. Une méthode sans méthode semblait-il. Or, la conjonction de la confiance et de l’effort de tous a fait qu’une méthodologie sûre et performante se dégagea progressivement pour s’affirmer comme irréversible, l’informatique y ayant acquis elle-même la place nécessaire qui lui revient aujourd’hui. De cette méthodologie, le premier volume que voici signifie l’existence et garantit la validité. Elle sera réinvestie dans les huit autres à venir.

La demande expresse que me fit le Cerf en septembre 2003 était celle-ci : réaliser une édition bilingue de la totalité des rouleaux et des fragments retrouvés dans les onze grottes qui environnent le site de Qumrân. Il y aurait d’un côté les textes en hébreu, en araméen ou en grec, de l’autre une traduction française originale. Rien de pareil n’avait jamais été tenté en France ni dans aucun autre pays francophone. Nicolas-Jean Sed préconisait que la publication s’intitulât la Bible de Qumrân. Tant l’idée que l’appellation me trouvèrent et sollicitèrent à point nommé. Je terminais alors, crayon en main, la lecture de l’ensemble du corpus « qumrânien », préparant un livre sur la situation des livres saints à l’époque de Jésus (publié au Cerf en 2005 sous le titre La Bible avant la Bible). J’avais bien compris que par « Bible de Qumrân » se trouvait signifiée la somme exhaustive des documents recueillis, et non la seule sélection de ceux de ces derniers présents dans nos Bibles. Afin d’éviter toute confusion, ce titre sera abandonné et l’on opta pour la « Bibliothèque de Qumrân ». Mais il demeura chez moi l’élément moteur sans nul doute essentiel dans la conception de la publication, sa philosophie dirais-je, et dans l’organisation de la masse des écrits. Chacun sait que la quasi totalité des livres de notre corpus « biblique », non exclusivement hébraïque, baigne dans celle-ci, sous des formes textuelles variant selon les exemplaires ou, si l’on veut, les éditions respectives. Cela représente les restes plus ou moins substantiels de quelque deux cents rouleaux, presque un quart de l’ensemble. Proches par l’écriture et le contenu, se profilent des œuvres considérées comme « borderline » ou « para-bibliques », deux autres centaines environ : on les dénomme aussi, par exemple, Apocryphe de (Josué, Jérémie, etc.) ou Pseudo- (Ézéchiel ou Daniel, etc.). La pertinence de ces formules est aujourd’hui de plus en plus contestée, par des connaisseurs comptant parmi les plus reconnus (ainsi, George J. Brooke, de l’université de Manchester ou Jonathan G. Campbell de l’université de Bristol). Et pour cause : jusqu’à la fin du Ier siècle de notre ère, et encore, il n’existait ni liste véritable ni constitution physique d’une quelconque collection de livres saints. Sur la terre nationale des Juifs, il ne circulait que des dénominations génériques au référent aussi mobile qu’incertain : « la Loi », « les Prophètes », ou encore « La Loi et les Prophètes » principalement (en territoire hellénophone, à Alexandrie surtout, la contrainte de la traduction modifiait peut-être les choses, pour la version grecque de la Loi du moins). Les notions de vrai et de faux, d’authentique et d’inauthentique appliquées aux textes sacrés, n’avaient pas cours à l’époque. Plusieurs œuvres, plus ou moins semblables mais variant de l’une à l’autre par la forme et l’idéologie, pouvaient relever d’une même signature ; ce que Flavius Josèphe atteste pour Ézéchiel, Daniel et peut-être Isaïe. Le processus qu’en milieu chrétien on dira bien plus tard « de canonisation », normalisera les choses en fonction de cette règle : à signature unique, œuvre unique ; ce ne sera plus : à signature unique, œuvre plurielle comme auparavant. Pour des raisons à la fois textuelles et littéraires, l’opposition entre un matériau « biblique » et un autre qui serait « non biblique », s’émousse de plus en plus. Bien plus, la grande majorité des documents constituant plus de la moitié restante peut être perçue comme relectures ou réécritures, prolongements ou commentaires, réfections ou systématisations de traditions et d’éléments propres aux livres bibliques, sans qu’il n’y ait forcément antériorité de ceux-ci par rapport à ceux-là ni dépendance de ceux-là par rapport à ceux-ci.

Cette situation m’inspira l’idée première du projet, à savoir : manifester une « Bible de Qumrân » exhaustive et en extension ; autrement dit : construire scientifiquement, organiser littérairement et équiper pédagogiquement, selon une rationalité et une dynamique que nous disons « bibliques », la part du conservatoire littéraire de la société judaïque antique que nous devons au hasard de découvertes vieilles d’à peine six décennies. Voilà ce que nous avons concrétisé en classant la totalité des documents en fonction de leurs liens formels ou thématiques, proches ou lointains, avec les écrits qui constitueront plus tard la Bible hébraïque ; ceci, tout en suivant l’ordre des trois sections qui la composent : 1. La Loi ou Torah (avec trois volumes) ; 2. Les Livres des Prophètes (avec deux volumes) ; 3. Les autres Écrits (avec trois volumes). Il s’ajoutera un neuvième volume de compléments, synthèses et index. Les fragments « bibliques » eux-mêmes sont pris en compte dans la publication, ce qui ne s’est jamais fait ; mais dans la mesure où leur texte présente des différences sensibles par rapport à celui de notre Bible hébraïque. Quant aux documents, très peu nombreux, qui échappent vraiment à toute classification « biblique », ils interviendront à la fin du volume huitième, en annexe s’il le faut. Ce sera le cas du fameux Rouleau de cuivre venu de la grotte n° 3.

Dans les diverses grottes à manuscrits, tout était mêlé probablement. Dès lors, loin de nous l’intention de reconstituer une quelconque situation d’origine ; ce serait contradictoire avec notre propos, plus encore avec les constats qui l’ont inspiré. Le but du projet, fut et demeure de proposer une grille descriptive et un modèle englobant, tous deux capables de mettre au clair les lignes essentielles d’une logique latente, et ce faisant de résister aux aléas du temps. Ajoutons que, si besoin, s’ajoutera l’appoint de documents venus des autres grottes ou sites des abords de la mer Morte, Murabba‘at, Nahal Hever et Massada. Parfois, on aura recours à des textes de la fameuse Guénizah, découverte à la fin du XIXe siècle dans une synagogue du Vieux Caire. Ce qui, par exemple, nous permettra de reconstituer et de publier une grande partie de l’original hébraïque du livre de Ben Sira, l’Ecclésiastique grec de nos Bibles chrétiennes (catholiques).

J’espère avoir fait partager ma conviction que la Bibliothèque de Qumrân vient en son temps, qu’elle est vraiment armée pour affronter l’avenir scientifique.

Texte prononcé par André Paul, bibliste et historien du judaïsme ancien à la Maison des Mines et des Ponts et Chaussées, le 23 octobre 2008, à l’occasion de la présentation de "La Bibliothèque de Qumrân".

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