L’Observatoire des religions

Pour une nouvelle édition française des sources franciscaines

jeudi 6 novembre 2008 par Jacques Dalarun

Le succès même de François d’Assise a parfois voilé ses traits sous les reconstructions dévotes, idéologiques ou fantasques de la mémoire. Pour qui veut approcher le François historique, il suffit de revenir aux sources primitives qui nous informent de sa pensée et de sa vie. Or le personnage est exceptionnellement documenté par des sources d’une indiscutable authenticité. Comme souvent pour les individus hors du commun, ce retour aux sources originelles dévoile un François plus déroutant, plus profond et plus inventif que tout ce que l’affabulation a pu plaquer sur son visage, ses actes et ses mots.

C’est à la lumière de cette conviction que les Pères Théophile Desbonnets et Damien Vorreux publièrent en 1968, aux Éditions franciscaines, le volume Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies, dont le sous-titre révèle sans ambages le projet. Ce livre à la couverture bleue, qu’on appelle communément le Totum, fut un événement, car c’était la première fois que les sources franciscaines les plus fiables étaient globalement mises à la disposition du public en traduction française, pourvues d’introductions aussi précises qu’accessibles et d’index (en particulier les « Tables de concordance » entre les légendes) qui ont permis à la recherche des progrès décisifs. Ce volume a servi de référence tant au large public de la famille franciscaine et des amateurs de François qu’aux savants de toutes spécialités.

La réédition de 1981

Dans sa réédition de 1981 nourrie des ultimes recherches de Théophile Desbonnets, le fameux volume bleu, concentrant 1500 pages en un format très maniable, était bien plus qu’une anthologie de sources : par sa structure, par ses introductions, par ses annexes, il proposait en même temps la résolution alors la plus pertinente de ce qu’il est convenu d’appeler « la question franciscaine », à savoir la profusion et l’intrication de sources partiellement contradictoires qui prétendirent rendre compte de l’expérience de François dans le siècle qui suivit sa mort Encore réimprimé en 2002, ce volume a donc rendu d’éminents services. Il a aussi fait son temps.

Si les Éditions franciscaines et les auteurs de langue française ont été les premiers à proposer un Totum des sources, ils ont bientôt été suivis par des anthologies de même facture dans un grand nombre de langues modernes. S’inspirant largement du recueil français dans la formule, la structure, les introductions ou les outils, les autres entreprises nationales ont naturellement eu à cœur d’égaler, voire de surpasser le Totum des Pères Desbonnets et Vorreux. Des sources qui avaient été écartées de l’entreprise française ont été introduites. Les avancées de la recherche ont permis de mieux situer différents textes. Au fond, victime de sa précocité et de son succès, le volume bleu offre aujourd’hui aux lecteurs de langue française un ensemble moins complet et moins à jour que les volumes italien ou américain, pour ne citer que deux exemples.

Refonte intégrale du Totum

Le nouveau projet suscité par les Éditions franciscaines et les Éditions du Cerf ne consiste donc pas à rafraîchir le Totum, mais à en proposer une refonte intégrale qui, à l’échéance de 2009, offrira au public de langue française l’instrument le plus performant qu’on puisse raisonnablement projeter. Et puisque les éditions de 1968 et 1981 s’étaient signalées par leur caractère innovant, il importe que le volume qui prendra leur suite se fixe la même ambition ; c’est là le signe d’une fidélité active au travail des Pères Desbonnets et Vorreux. L’innovation dans le volume à venir se manifestera sur six registres distincts.

Choix de textes plus abondant

Sans céder à une inflation irraisonnée, le choix de textes offerts sera plus abondant. Si un point a bien été acquis dans les dernières décennies, c’est que l’histoire de François ne pouvait se comprendre hors de l’histoire de l’Ordre qu’il a, bon gré mal gré, suscité et hors d’une plus vaste histoire de l’institution ecclésiale et de la culture médiévale. Ainsi, à côté des écrits de François et de ses légendes, les principales chroniques franciscaines seront-elles intégrées. Les bulles pontificales qui modelèrent l’image de saint François et marquèrent les évolutions capitales de l’Ordre seront retenues et, pour la première fois, systématiquement traduites en français. Les pièces liturgiques, jadis exclues, seront incorporées dans la mesure où elles ont résonné plus que tout autres aux oreilles des frères et imprimés en leur esprit une certaine vision du fondateur. Les recueils de miracles, qui furent longtemps perçus comme des sources de moindre intérêt et, par conséquent, éliminés ou abrégés, seront donnés en leur entier. Pour les deux plus importants hagiographes, Thomas de Celano et Bonaventure, c’est l’ensemble de leur production dédiée à François qui sera retenue, pour mieux saisir le complexe processus de genèse de leurs œuvres.

Légende ombrienne

Les écrits de François viendront naturellement en premier dans le volume. Dans le bloc le plus copieux, celui des témoignages, le choix d’une structure résolument chronologique permettra de saisir l’enchaînement de l’élaboration mémoriale. En particulier, l’introduction d’une légende jusqu’à présent anonyme, la Légende ombrienne, la proposition de l’attribuer à Thomas de Celano, la place chronologique et le sens qui lui seront assignés offriront une nouvelle résolution de la fameuse « question franciscaine ».

Tension entre « utopie franciscaine » et réalité de l’Ordre et de l’Église

Dans l’introduction générale (confiée à André Vauchez, ancien directeur de l’École française de Rome, membre de l’Institut, et à Jacques Dalarun, ancien directeur de l’Institut de recherche et d’histoire des textes, correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), on montrera qu’entre philologie, histoire et spiritualité, la « question franciscaine » n’est pas un vain jeu d’érudits, mais qu’elle renvoie à la question que François posa à son siècle et continue à nous poser, née d’une tension entre « utopie franciscaine » et réalité de l’Ordre et de l’Église. La question philologique n’est ici que l’expression d’une question existentielle.

Nouvelle édition critique latine

Les introductions spécifiques dédiées à chaque source en partie seront rédigées par les traducteurs français, en partie proposeront les adaptations françaises d’une entreprise internationale de présentation exhaustive des sources franciscaines lancée par le Franciscan Institute de St. Bonaventure University (NY), qui constituera le point le plus à jour des connaissances. Grâce au soutien de la Scuola superiore di studi medievali e francescani de la Pontificia Università Antonianum (Rome) et du Collegio San Bonaventura (Grottaferrata), la traduction des écrits de François pourra s’appuyer sur la nouvelle édition critique latine qui sera prochainement publiée en Italie. Si le Totum français a jadis inauguré la série des anthologies « nationales », le message que délivrera le nouveau Totum par ces associations originales, c’est que la recherche ne peut désormais être qu’internationale et que, loin de se faire concurrence, les entreprises des diverses aires culturelles doivent de plus en plus s’enrichir de leurs apports réciproques.

Traductions entièrement neuves

Les traductions des sources latines ou italiennes seront entièrement neuves, réalisées par un groupe cohérent d’une dizaine de traducteurs spécialistes des textes latins médiévaux. Dans le passé, on privilégiait les belles traductions, quitte à souvent produire de belles infidèles. Le soin apporté aux nouvelles traductions (respect du lexique, de la syntaxe et du niveau de culture) réduira le plus possible l’écran qu’un changement de langue impose à la source traduite. Un ecclesia ne sera pas une chapelle, mais une église ; une civitas une cité et non une ville. La distinction essentielle entre fraternitas, religio et ordo sera rendue. L’attention au lexique médiéval sera constante : un miles est un chevalier, non un soldat ; un dominus un seigneur, non un maître.

Tableau généalogique des légendes

Les annexes s’enrichiront d’un tableau généalogique des légendes et de cartes (Assise, Italie, Europe). Les concordances entre les textes seront révisées et étoffées. Un dictionnaire des sources donnera idée de celles qui n’auront pas été retenues dans le Totum. En parallèle au volume imprimé, il est prévu de produire un CD-Rom comprenant les sources latines, leurs traductions anglaise et française, permettant toutes recherches lexicales et thématiques.

En avant-première de la publication du nouveau Totum, les éditeurs ont souhaité en extraire trois volumes spécialement dignes d’attention, qui ouvriront la collection Sources franciscaines : les Actes du bienheureux François et de ses compagnons, l’intégralité des Vies de François produites par Thomas de Celano, les légendes dues aux compagnons.

Les Fioretti

À l’origine des Fioretti : les Actes du bienheureux François et de ses compagnons

Parmi les récits consacrés à François d’Assise, nul n’a atteint la notoriété des Fioretti, qui ont fini par se confondre avec l’image même du « petit pauvre ». Pourtant, on sait depuis 1902 que le texte italien n’est que la traduction d’un original latin, plus authentique et plus copieux. Donner la première traduction française des Actes du bienheureux François et de ses compagnons, ancêtre injustement négligé des célèbres Fioretti, a donc paru une nécessité.

Le texte latin fut rédigé entre 1327 et 1337. Originaire de la Marche d’Ancône, il reflète la sensibilité des Spirituels, frères mineurs partisans d’une application stricte de la Règle franciscaine, en opposition à la majorité de l’Ordre comme à la papauté. Les Actes ne sont pas une légende franciscaine au sens strict : pour héros, ils n’ont pas le seul François, mais aussi ses compagnons et de plus obscurs frères de la Marche d’Ancône. Dans les Actes, François est identifié au Christ comme aucune autre source n’avait osé le faire. Mais par rapport aux légendes antérieures, l’équilibre entre vie active et vie contemplative s’est inversé : le saint, littéralement, décolle de terre, dans une extraordinaire légèreté de l’être à quoi l’ont préparé sa conception et sa pratique d’une pauvreté absolue.

Les auteurs des Actes ont fait le choix de la simplicité stylistique comme ils avaient fait le choix de la simplicité franciscaine. Le charme n’en est que plus fort : sur le mode du conte, les mille et une vies de François et ses disciples narrent une ascension toujours recommencée sur une échelle spirituelle qui projette les frères vers leur modèle, François, qui les entraîne à l’imitation du Christ.

Thomas de Celano : les Vies de saint François d’Assise

Parmi les nombreux biographes de François d’Assise, Thomas de Celano occupe une place singulière. D’abord parce qu’il a écrit la première de ses légendes. Mais aussi parce qu’il est le seul à avoir produit autant de versions de la Vie de François, le seul à avoir consacré près de vingt-cinq ans de sa propre existence à consigner celle de son père spirituel. Pendant ce quart de siècle, frère Thomas n’a cessé de ruminer l’expérience et l’enseignement franciscains, de retoucher le portrait du saint, de repriser ses propres textes, parfois à la limite de la rétractation. Au terme de cette méditation et ce labeur, il donne à lire une poignante parabole sur la difficulté qu’il y a à pleinement comprendre autrui et à rester fidèle à sa mémoire.

La collection Sources franciscaines offre pour la première fois en traduction française la totalité du corpus des légendes franciscaines dues à Thomas de Celano : la Vita prima et la Vita secunda bien sûr, dans des traductions sur nouveaux frais, mais aussi la Légende de chœur qui n’avait jamais été traduite en français, la Légende ombrienne qui vient à peine d’être reconstituée, le Traité des miracles dont n’avaient jusqu’à présent été traduits que des extraits.

Biographe soucieux de vérité, en cela premier historien de François d’Assise, Thomas de Celano est indissolublement conteur et exégète. C’est un auteur, au sens fort que le Moyen Âge donnait à ce terme. Ce parfait styliste fait de la rupture de style le ressort d’une histoire de rupture, d’une conversion de l’attendu à l’inespéré.

François vu par ses compagnons

Connu sous le titre d’Anonyme de Pérouse, le texte qui a en réalité pour titre Du commencement et des actions de ces frères mineurs qui furent premiers en religion et compagnons du bienheureux François fut rédigé en 1240-1241 par un certain frère Jean, compagnon du célèbre frère Gilles. Plus qu’une légende de saint François, il s’agit d’une chronique des débuts de la fraternité et de l’institutionnalisation de l’Ordre, dont les premiers compagnons de François sont les héros collectifs. D’une grande valeur historique, la source comporte nombre d’épisodes qui n’avaient pas été consignés par Thomas de Celano dans la Vita prima. Rédigée au lendemain de la déposition du ministre général Élie en 1239, la légende-chronique de frère Jean prône un gouvernement collégial des anciens en réaction aux pratiques autocratiques du ministre déchu.

Légende des trois compagnons

Peu de légendes franciscaines et, probablement, peu de sources médiévales ont suscité autant de débats et de passions que la Légende des trois compagnons. Son ou ses auteur(s), sa date de rédaction, ses sources, son authenticité, sa forme de légende, son intégrité, sa signification, sa fortune : tout a été sujet à suspicion et à discussion. Or une lecture attentive du texte convainc que la plupart de ces problèmes étaient des faux problèmes. Telle qu’elle nous est parvenue en deux rédactions légèrement différentes, la Légende dite des trois compagnons est le reflet fidèle d’un texte écrit avant le 11 août 1246, envoyé à cette date au ministre général Crescent de Jesi à la suite de la lettre signée des frères Léon, Rufin et Ange. S’alimentant à la Vita prima de Thomas de Celano et au Du commencement de l’Ordre de frère Jean, la Légende dite des trois compagnons fut certainement rédigée par un frère mineur originaire d’Assise. Et une fois dépassés les débats historiographiques, on peut la lire pour ce qu’elle est : le regard fraternel, plein d’admiration, de gratitude et de fierté, porté par un homme d’Assise sur un de ses concitoyens qui avait su l’entraîner sur les chemins de la perfection évangélique.


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