L’Observatoire des religions

Histoire de l’Édition des sources franciscaines

jeudi 13 novembre 2008 par Michel Deleu

Exposer l’histoire de l’édition des sources franciscaines, c’est évoquer tout d’abord évoquer le nom de l’incomparable savant que fut le frère Théophile Desbonnets. Son œuvre admirable, désignée couramment sous le nom de Totum, parue pour la première fois en 1968, a fait date. À lui et à ses collaborateurs, notamment au frère Damien Vorreux, il convient de rendre hommage aujourd’hui. Sans lui, sans eux, nous ne serions pas rassemblés ce soir.

Et pourtant, Théophile était aussi modeste que savant. Voici ce qu’il disait de son ouvrage dans l’avertissement pour la deuxième édition en 1981, avertissement cosigné des frères Théophile et Damien : « Lorsqu’en 1968 nous avons publié ce volume, nous n’imaginions ni le succès qu’il aurait, ni le nombre d’études sur les Sources franciscaines auxquelles il participerait indirectement, comme un fidèle instrument de travail. »

Voilà ce qu’avait modestement voulu Théophile : un instrument de travail. Mais quel travail pour lui-même et pour son équipe ! Je vais essayer de l’évoquer.

Par « Sources franciscaines » on entend à la fois les écrits authentiques de saint François d’Assise et ses premières biographies, celles parues au cours du ier siècle franciscain, entre 1228 et 1330. Jusque là, c’est assez simple. Mais au cours de la première moitié du xxe siècle, tout est devenu très compliqué. Je ne vais pas entrer dans les détails mais évoquer ce qui a compliqué la tâche du frère Théophile.

Le soupçon de Paul Sabatier

Paul Sabatier, un des géants qui défricha le maquis des documents et rédigea une célèbre Vie de François d’Assise, à la fin du xixe siècle, a jeté le soupçon sur les premières biographies officielles, celles qui étaient le fruit de la commande d’un pape (et ce sont les Vies écrites par Thomas de Celano juste après la canonisation de François par le pape Grégoire ix puis vingt ans plus tard) ou celles qui émanaient d’un ministre général, futur cardinal de l’Église romaine, (ce sont les « Légendes » de saint Bonaventure). À ces écrits, Paul Sabatier préférait ceux qui provenaient des compagnons de François et il cherchait avec ardeur à retrouver les écrits de frère Léon, un intime de François. Malheureusement, cette prétention suscita des remous, des querelles entre Paul Sabatier et le P. Van Ortroy, et on en vint à parler de la « Question franciscaine », avec des passes d’armes dont l’objectivité n’était pas la principale qualité.

En relisant l’avant-propos du Totum, on voit comment le frère Théophile ramène à ses dimensions exactes, dépouillée de ses éléments passionnels, cette fameuse question franciscaine. Il peut dès lors présenter les textes, désencombrés des éléments de discussion périmés. Les textes, sans gloses, en bon disciple de François qu’il est.

Certains de ces documents étaient déjà facilement accessibles au public français ; d’autres ne se trouvaient que difficilement. Mais les rassembler tous en un seul volume, et en traduction française, c’était permettre au lecteur de connaître véritablement l’histoire et l’esprit de saint François.

Contenu du premier volume

Le premier volume contenait donc :

* Les Écrits de saint François, les Vies de Thomas de Celano et celles de saint Bonaventure, soit plus de la moitié du volume, introduits et présentés par le frère Damien Vorreux.

* Pour la légende des trois compagnons, Théophile avait rédigé l’introduction (trente pages lumineuses, objectives, qui se terminent par la présentation des hypothèses les plus vraisemblables sur les questions que soulevait alors ce texte fameux). La traduction proprement dite était celle de Mgr Pichard, éditée en 1926.

* Négligeant ce qu’on appelait alors l’Anonyme de Pérouse, les frères Théophile et Damien se partageaient la Légende de Pérouse, Théophile pour l’introduction et Damien pour la traduction.

* Pour le miroir de perfection, (certains y voyaient le seul document nous faisant connaître les souvenirs de frère Léon) la traduction était celle de M. Th. Laureilhe et l’introduction de Théophile.

* Restaient les « traditionnels » Fioretti suivis des Considérations sur les stigmates, traduits de l’italien par Alexandre Masseron. Théophile reconnaissait dans une note en bas de page : « En toute rigueur scientifique, ce sont les Actus beati Francisci que nous aurions dû présenter ici plutôt que leur traduction incomplète des Fioretti ».

* Enfin le Sacrum commercium, traduit par le frère Jean Joseph Buirette, introduit par Théophile et quelques Testimonia minora, témoignages de personnalités étrangères à l’Ordre franciscain, rassemblés par Lemmens et traduits par le frère Damien.

On voit donc que Théophile lui-même n’avait pas travaillé aux traductions, qu’il s’était réservé les introductions et n’avait pas hésité à reprendre des traductions bien antérieures à 1968.

Mais il eut l’idée géniale de rédiger les appendices, c’est-à-dire un petit dictionnaire des sources franciscaines suivi d’un exposé sur la « question franciscaine » (c’est là que parut, pour la première fois si je ne me trompe, le fameux tableau des relations entre les diverses sources de la vie de saint François, que Théophile reprit ensuite dans son livre De l’intuition à l’institution). Les appendices comprenaient également cinq index et huit tables de concordance : 150 pages qui ont rendu et rendent encore de multiples services à tous ceux qui veulent se documenter ou comparer les versions différentes des épisodes de la vie de François que nous donnent les auteurs des différentes biographies. Ces pages, surtout celles des tables de concordance, sont entièrement originales. Travail gigantesque s’il en fut, car l’informatique n’existait pas à l’époque !

Voilà ce que contenait la première édition du Totum.

Succès immédiat et inattendu

Le succès fut immédiat et inattendu. Les Américains furent les premiers à suivre l’idée des Français dès 1972. Puis les Italiens en 1977 et les Espagnols en 1978. Ce regain d’intérêt pour les origines franciscaines obligea les frères Théophile et Damien à publier une nouvelle édition pour la célébration du huitième centenaire de la naissance de François d’Assise, en 1981.

Cette seconde édition accorde beaucoup plus d’importance aux œuvres provenant du milieu des Compagnons de François. Cette fois, l’Anonyme de Pérouse était tiré de l’injuste oubli où l’on avait tenu jusque là cet ouvrage. Le frère Pierre Béguin rédigea l’introduction et offrit sa traduction qui avait paru en 1979. Théophile avait publié en 1974 une édition critique du texte de la Légende des Trois Compagnons. Pour la nouvelle édition du Totum il en assura lui-même la traduction, abandonnant celle de Monseigneur Pichard. Pour la Légende de Pérouse et le Miroir de Perfection les changements sont moins notables mais ne peuvent être ignorés. Le frère Damien Vorreux revit ses traductions, celle même des Écrits de saint François, suite à la parution d’une nouvelle édition critique de ces derniers.

En 2002, on refit un simple tirage du volume sans rien y changer. Et peu à peu, le stock fut presque épuisé. Aux Éditions franciscaines, nous avons commencé à nous interroger. Refaire un nouveau tirage ? Compléter le Totum existant ? Sortir un nouveau Totum ? Depuis 1981, beaucoup de ceux qui avaient travaillé à ceux de 1968 et de 1981 étaient disparus.

À l’étranger, le mouvement inauguré par les Éditions franciscaines avec Théophile et Damien s’était développé dans des proportions presque gigantesques : sans cesse de nouveaux documents étaient introduits et traduits. Si bien que le Totum français commençait à paraître maigrichon, si j’ose m’exprimer ainsi. Les traductions, elles aussi, dataient : depuis quelques dizaines d’années on cherchait en général à mieux rendre la langue des auteurs (ici le latin médiéval) en échappant à la dictature de la « fluidité » et du « grammaticalement correct » qui imposait à des lecteurs français une idée trop vague du style réel de tant d’auteurs latins.

Enfin, l’occasion s’offrait aux Éditions franciscaines de pratiquer une collaboration internationale toute nouvelle en profitant du travail lancé par un groupe de savants américains. La participation de Jacques Dalarun à notre première rencontre fut une chance extraordinaire. Très vite, il accepta de prendre les choses en mains. Si j’ai commencé par un hommage au frère Théophile, je ne peux que terminer en remerciant Jacques très chaleureusement et en lui témoignant toute notre admiration. Toute une équipe s’est lancée au travail sur son initiative. ».

18 septembre 2008.

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