L’Observatoire des religions

Il n’y a pas de monopole dans la nature

mardi 5 juin 2007

Il n’y a de monopole qu’étatique

Dans la dernière année du siècle dernier (1999), la société Mattel, qui fabrique les poupées Barbie, a été condamnée à une amende de 1,5 millions de FF (230 000 euros environ) par le Conseil français de la concurrence (décision n° 99D45). Quel était son crime ? D’avoir « abusé » de sa position « dominante ». Un crime odieux. Déjà, dominer son marché est peccamineux. Mais profiter de cette situation pour rançonner les consommateurs et faire des « profits » de monopole, voilà qui mérite condamnation. En lui imposant amende, l’Etat ne fait que reprendre une partie de ces affreux « superprofits », et ce n’est que justice.

Ainsi s’achevait un siècle de jurisprudence en matière de régulation des marchés, inspirée par ce qu’on appelle l’Economie néo-classique (les Principes d’Alfred Marshall, le fondateur de cette école, datent de 1890). En ce début du 21e siècle, rien n’indique hélas qu’ils soient remis en cause, tellement ils sont inscrits dans les mentalités.

Pourtant, la question de la concurrence devrait être l’une des plus simples à exposer et l’une des plus faciles à régler. Elle est au contraire l’une des plus difficiles et des plus obscures, et cela en partie à cause des économistes eux-mêmes. Evidemment cette faille a été abondamment exploitée par les partisans d’une intervention de l’Etat dans l’économie.

Pour s’en rendre compte, il faut rappeler la notion de concurrence pure et parfaite, telle que l’enseigne la vulgate tirée de Marshall.

Selon cette vulgate, cinq critères permettent de déterminer si la concurrence est bien ce qu’elle doit être 1) L’information dont disposent tous les participants au marché doit être parfaite 2) Il faut qu’il y ait un très grand nombre d’acheteurs et de vendeurs, chacun étant de faible dimension par rapport aux autres. 3) Il faut encore que le produit qui fait l’objet de transactions soit homogène. Par exemple, le pain que me vend mon boulanger devra être complètement identique à celui que me vend son concurrent le plus proche, en sorte que je puisse comparer les prix de l’un et de l’autre. 4) Le produit doit aussi être divisible. Un bien indivisible - comme par exemple - un équipement autoroutier sur un tracé donné - ne peut pas être comparé à un autre équipement du même genre. Enfin, 5), tout le monde doit pouvoir entrer sur le marché en tant que vendeur ou en tant qu’acheteur.

Pour compliquer encore les choses, l’économiste distingue entre courte et longue période. En « courte période », les ajustements se font par la seule variation dans l’utilisation des capacités de production des firmes, leur capital (équipement, taille des installations) étant considéré comme constant. Il en résulte l’apparition de profits, les entreprises n’ayant pas la même capacité de réaction à une variation de la demande. A « long terme », par contre, l’action des forces du marché a tout le temps de s’exercer de manière complète. Par conséquent, le prix d’équilibre s’établit alors au minimum du coût moyen des firmes les plus performantes, les autres firmes étant évincées du marché. Les profits se sont évanouis, les prix de longue période recouvrant seulement les frais de production dans lesquels est incluse la rémunération de l’ « entrepreneur ». D’une certaine manière, ce long terme imaginaire, imaginé indéfini, sinon infini, établit de lui-même les conditions de la concurrence pure et parfaite. Toutes les constantes deviennent variables, tandis que sont abolies toutes les « frictions » qui empêchaient le modèle pur de s’incarner dans la réalité.

Cet équilibre de long terme est censé correspondre à l’optimum du point de vue de la société.

Le résultat paradoxal, pour ne pas dire extravagant, de tout cet édifice compliqué, n’a peut-être être pas été assez souligné. Des économistes qualifiés de bourgeois par toute une littérature socialiste ou marxiste, voire de valets du capitalisme, font sortir des cornues de leur laboratoire « scientifique » un système qui trouve son équilibre dans l’annulation du profit. Et encore cette annulation est-elle l’aboutissement d’un processus dont le moteur est la recherche du profit. Marx est dépassé qui avait essayé d’établir la loi de baisse tendancielle du taux de profit !

Il faut bien voir que l’impossibilité pour la théorie de la concurrence pure et parfaite de concevoir le profit est cohérente avec ses prémisses. Dans un monde d’information parfaite, il ne peut y avoir d’incertitude. Pas de prise de risque et donc pas de profit. Dans un monde d’information parfaite, les entreprises dans une branche donnée d’activité ont, forcément, toutes les mêmes caractéristiques techniques, toutes les mêmes coûts. Pourquoi l’une d’entre elles pourrait-elle dégager des profits ? Si l’une fait des profits, toutes en feront, et d’autres entrepreneurs seront attirés qui augmenteront la production et donc feront baisser les prix jusqu’à anéantir le profit. On admettait tout à l’heure que dans le court terme l’une d’entre elles parvienne à se distinguer de ses concurrentes et à dégager un profit. Mais cela même est impossible. L’information étant parfaite par hypothèse, les autres, toutes les autres entreprises sur ce marché découvrent immédiatement l’astuce de la gagnante. Dans ce contexte, l’entrepreneur ne correspond à aucune réalité. Ce n’est même pas un idéal type vers lequel l’entrepreneur concret devrait « tendre » dans des conditions idéales.

C’est une sorte de zombie. Il ne peut avoir aucune influence sur ses concurrents, sur ses fournisseurs, sur ses clients. Il est à la tête d’une entreprise semblable aux autres. L’état de la technique, à un moment donné, s’impose à lui comme à tous les autres. Il n’est confronté à aucune incertitude. Il ne prend aucun risque. Cet entrepreneur-bureaucrate est en fait un technicien supérieur juste capable d’administrer une entité dont les paramètres sont parfaitement connus de tout le monde. Il ne manquerait plus qu’il fasse des profits ! Il est comparable à un chef d’usine dans une économie socialiste centralisée. Tel est le paradoxe suprême de l’économie néo-classique. Elle peut dériver vers une économie socialiste centralisée, dirigée, en principe, par des « techniciens » qui sont persuadés ou ont été persuadés que les choix économiques peuvent être réduits à de simples choix techniques. Bref, elle est aux mains des Purs et des Parfaits. Dans un pays comme la France où l’ingénieur d’Etat est roi, on conçoit que ce modèle ait encore plus d’adeptes qu’ailleurs.

Ainsi grâce à l’économie néo-classique, on arrive à ce résultat que tout profit durable est suspect. Car, si une entreprise parvient à dégager un profit pendant un certain laps de temps, c’est que les conditions de la théorie n’ont pas été respectées. A la limite, tout profit ne peut être qu’un superprofit, un profit de monopole. Il n’y a pas de profit normal. Au lieu d’être l’indice d’une bonne gestion dont tout le monde devrait se féliciter, capitalistes, travailleurs, clients et même l’Etat dont les recettes fiscales sont accrues d’autant par l’impôt sur les sociétés, le profit fait naître le soupçon que la concurrence à laquelle est confrontée l’entreprise en question n’est ni pure ni parfaite, et peut-être même que l’entreprise bénéficiaire est pour quelque chose et dans cette impureté et dans cette imperfection. L’image du capitaliste avec un gros cigare entre les dents est certes un peu désuète, mais on la trouve encore dans les manuels d’économie destinés aux élèves du Secondaire en France (il faudra dire un jour le désastre de cet enseignement, complètement imprégné de cette vulgate – pour ne rien dire des fables qui se racontent dans le Supérieur).

Comme l’optimum social n’est atteint que si sont réunies les conditions de la théorie de la concurrence pure et parfaite, si ces conditions ne sont pas réunies, cet optimum ne peut être atteint. Deux médecines opposées sont préconisées. La première est qu’il faut s’efforcer par tous les moyens d’établir les conditions de la concurrence. La seconde est que l’on n’y arrivera jamais et qu’il faut trouver un autre système pour parvenir « au plus grand bonheur du plus grand nombre », pour reprendre la formule célèbre de Jeremy Bentham. La seconde conduit au socialisme qui, depuis la chute du Mur de Berlin a perdu beaucoup de son aura.

La première ouvre la voie au néolibéralisme, au social-libéralisme, à l’économie sociale du marché etc., et confie à l’Etat la mission éminente, quasi sacrée, de rétablir, voire d’établir les conditions de la concurrence pure et parfaite (législation antitrust, lois dites de la concurrence, instances de régulation, posant le problème jamais résolu de savoir qui régule le régulateur), en démantelant les monopoles, les cartels, les ententes, qui auraient réussi à s’instaurer. D’où, pour les pouvoirs publics, un agendum pratiquement infini. L’action de l’Etat devient ainsi nécessaire pour non seulement établir, mais aussi pour maintenir la libre concurrence. Ainsi une grande partie de l’activité de la Commission de Bruxelles consiste à lutter contre les monopoles et pour la concurrence. Il en va de même, à des degrés divers, de tous les Etats membres de l’Union européenne.

Cet agendum semble d’autant plus légitime qu’en effet les cinq conditions de la concurrence pure et parfaite ne sont JAMAIS toutes réunies. L’information dont dispose les acteurs du marché est toujours incomplète ; les produits en concurrence ne sont évidemment pas homogènes ; les acteurs sont en nombre limité et leurs tailles respectives différentes. Une seule condition s’impose d’elle-même : c’est la libre entrée sur le marché. Dans un supposé « état de droit », personne ne dispose de la force légitime pour empêcher quiconque d’accéder au marché – personne sauf l’Etat qui, par définition, détient le monopole de la force légitime.

Une hypothèse sous-jacente à ce modèle est rarement mise en avant. Les imperfections et les impuretés en effet fatales du marché vont être corrigées par un Etat que l’on est obligé de supposer pur et parfait – sauf à corriger le mal par le mal ; c’est-à-dire un Etat composé de Purs et de Parfaits – les revoilà – sans intérêt personnel, à l’abri de toutes pressions, mû uniquement par l’intérêt général.

A ce stade on s’aperçoit que la théorie néo-classique augmente la confusion en mélangeant le vrai et le faux. Il est vrai que si la cinquième condition n’est pas respectée, alors des positions de monopole peuvent apparaître avec les profits afférents. En fait, c’est la seule condition qui peut empêcher l’apparition du monopole. Même si l’information est imparfaite, même si le, produit n’est ni homogène, ni divisible, même s’il n’y a qu’une seule entreprise en lice – apparemment en situation de monopole – même dans ce cas, si l’entrée sur le marché est libre de toute entrave, alors on se trouve dans une situation de concurrence.

Certes, l’objectif de tout acteur de l’économie, c’est bien de disposer d’un monopole et d’en profiter. Mais cela ne change rien à la situation concurrentielle. Par exemple, sur le marché de Madame Bovary, Flaubert occupe une position de monopole à 100%, et pourtant son livre est en concurrence non seulement avec des millions d’autres livres mais aussi avec des produits tels qu’un CD, un magazine, une place de cinéma, un repas au restaurant, une promenade, etc… Quant à l’entrepreneur qui a engagé des capitaux dans une activité nouvelle, il cherche lui aussi à « dominer » son marché. Tout innovateur est forcément en situation de monopole au moment où son innovation est lancée sur le marché, mais il n’en échappe pas pour autant à la pression de la concurrence. Et si on lui dit après coup que le profit qu’il a gagné grâce à son invention n’est pas normal, que ce profit donne le signal que la concurrence a été faussée, et qu’il doit être confisqué, alors il n’inventera plus …. En un mot comme en cent, le monopole tel que nous le décrit la théorie n’existe pas et ne peut pas exister. Le monopole ne peut exister que par l’intervention de l’Etat qui seul peut ériger une barrière à l’entrée sur un marché.

Autrement dit, l’Etat ne fait que corriger les conséquences de ses propres actions et règlements – ce qui agrandit encore le périmètre étatique mais ne fait naturellement qu’empirer la situation économique dans son ensemble.

Du même coup, on mesure combien est vaine la démarche des fonctionnaires chargés par l’Etat de faire respecter les règles de la concurrence, lorsqu’ils calculent la part de marché occupée par telle entreprise pour déterminer si elle est en situation de monopole, et donc si elle abuse de cette situation, ce qui justifierait une intervention correctrice de l’Etat. Ces calculs de parts de marché n’ont aucun sens. Car ils impliquent une délimitation arbitraire du marché auquel est censé appartenir le producteur en question. Le « marché du livre », le « marché de la betterave », le « marché du cinéma », etc... sont de pures fictions. La délimitation concrète de ces fictions est le fait de la bureaucratie, imprégnée de la théorie de la concurrence pure et parfaite. Ce qu’elle ne comprend pas, parce que la théorie enseigne exactement le contraire, c’est que l’état de la concurrence dépend uniquement de la faculté que l’on a d’entrer sur le marché. L’affaire de la poupée Barbie est emblématique de la perversité de cette théorie. En effet, pour argumenter sa condamnation, les experts du Conseil de la Concurrence ont considéré que la fameuse poupée était placée sur un marché non homogène où les produits en concurrence ne sont pas parfaitement substituables.

Dans cette argumentation, la poupée est d’abord définie comme un « jouet » qui est un sous-ensemble du marché des jeux. Puis, le marché du jouet est subdivisé lui-même en « jouets pour garçons » et « jouets pour filles ». Dans les « jouets pour filles », il convient de distinguer les « poupées » des autres jouets. Ces poupées comprennent elles-mêmes plusieurs catégories : poupées-mannequins, poupées-poupons, peluches. Car selon des études de comportement des enfants que le Conseil de la concurrence a commandées pour appuyer sa décision, la poupée-mannequin n’a pas les mêmes potentialités ludiques et psychologiques que les poupées-poupons et les peluches. Ces différents types de poupées ne sont donc pas parfaitement substituables entre eux. Dans le jargon du droit de la concurrence, on appelle « marché pertinent » le marché sur lequel il convient de situer l’entreprise pour apprécier son éventuelle position de monopole. Le « marché pertinent » de la société qui fabrique les poupées Barbie est donc limité au seul marché des poupées-mannequins. Comme les ventes de Barbies occupent 80% de ce marché, on en déduit que la société en question est en position dominante. Et ce sera ensuite un jeu d’enfant (c’est bien le cas de le dire) de démontrer qu’elle a abusé de cette position. A vrai dire, les poupées Barbie auraient très bien pu occuper 100% de ce marché si des imitateurs attirés par leur succès n’avaient pas essayé de la concurrencer en produisant à leur tour des poupées-mannequins. Elle n’en aurait pas pour autant évité d’être concurrencée par toutes les autres formes de poupées, de jouets, et d’activités ludiques.

Encore une fois, seul l’Etat peut fermer un marché.

Autrement dit, si un « monopole » s’est instauré en l’absence d’intervention étatique, ce n’est pas un monopole au sens de la théorie, car il est plongé dans un milieu concurrentiel et il doit tenir compte de ce milieu, et par conséquent baisser ses prix et son profit jusqu’au niveau où d’autres ne sont plus intéressés à entrer sur ce marchéi. Il se peut qu’un expert nommé et payé par l’Etat juge tout de même que ses prix sont trop élevés. Ce fonctionnaire pourrait se tout de même se poser la question : pourquoi d’autre entrepreneurs en sont pas entrés sur ce marché alors que l’entrée était libre ? parce que le risque était trop élevé ? les profits attendus pas assez attirants ? parce qu’ils manquaient d’imagination ? Mais non ! notre homme a des normes dans la tête, définies par l’administration. Il ordonne des baisses de prix sous prétexte de rétablir les conditions de la concurrence pure et parfaite, il impose des amendes, et à force d’acharnement il pourrait bien aboutir à rendre cette activité non rentable, qui devra être, de ce fait, abandonnée par le secteur privé et confiée à un organe étatique.


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