L’Observatoire des religions

L’économie c’est quoi ?

mardi 5 juin 2007

Ce qu’est l’économie et ce qu’elle n’est pas.

L’erreur basique, qui commande toutes les autres erreurs économiques, est dans l’idée que l’on se fait de la nature de la science économique. Cette erreur constitue à appliquer à cette discipline les canons des sciences physiques (physiques étant pris ici au sens large de son étymologie grecques : tout ce qui concerne la nature), des sciences fondées sur l’expérimentation. L’économiste américain Murray Rothbard, qui a été le chef de file des libertariens, fut l’un des premiers à dénoncer l’adoption sans examen par les science humaines de l’épistémologie du positivisme et notamment des procédures propres aux sciences physiques1. On comprend, certes facilement, l’attrait des économistes pour ce type de sciences qui permettent de faire non seulement des prévisions, mais encore des prévisions quantifiées.
Si je chauffe un morceau de métal de tant de degrés, il va se dilater de tant de centimètres. Si je connais l’intensité de la chaleur et la nature du métal exposé, je peux prédire sa dilatation avec une très grande précision. En généralisant cette capacité, on en arrive à dire que toute science digne de ce nom est capable de prévision. La science économique doit donc elle aussi être capable de prévision, et si possible de prévision chiffrée : la croissance économique sera de tel taux l’an prochain, la hausse des prix sera de x%, le chômage atteindra tel nombre de personnes, etc...D’énormes quantités de matière grise et d’argent sont consacrées chaque année à cette tâche, l’Etat étant l’un des premiers demandeurs de cette marchandise douteuse pour des raisons faciles à deviner (« gouverner, c’est prévoir »).
D’où aussi la multiplication de toutes sortes de « laboratoires » de sciences humaines, notamment en économie, comme si l’on pouvait y mener des expériences analogues à celles auxquelles se livrent les chimistes avec leurs cornues ou les physiciens avec leur pile atomique. Or la tâche de prévision économique, nous allons le montrer, est impossible. Du coup, les économistes prêtent le flanc à de faciles critiques puisqu’ils sont condamnés à faire des erreurs de prévision.
Ils n’en persévèrent pas moins dans leur tentative de déchiffrer l’avenir. Souvent leur gagne-pain en dépend. L’analyse de l’erreur basique impose que l’on s’interroge sur la nature de la science elle-même, car, même si l’économie est incapable de prévoir au sens des sciences physiques, elle ne s’en revendique pas moins comme une science, et cela depuis plus de deux siècles, puisque le mot de « science économique » apparaît en toutes lettres dès la première page du chef d’œuvre de Condillac Le Commerce et le Gouvernement ( 1776).
Toute science cherche à expliquer des faits par d’autres faits.

La relation ainsi établie est communément appelée « loi ». La loi, par conséquent, est elle aussi un fait, mais d’une nature particulière, car c’est un fait qui transcende le ou les cas particuliers qui ont servi à l’établir. Reprenons l’exemple de la dilatation. La « loi » correspondante s’applique non pas seulement à ce morceau de fer qui m’a permis de l’établir mais à tout morceau de fer, et même à tout morceau de métal approché par toute source de chaleur. Toute chose qui a une nature métallique se dilate au contact de la chaleur. On en déduit qu’il est de la nature du métal de se dilater au contact de la chaleur.

Comme le remarque excellemment Jörg Guido Hülsmann, dans un article non encore publié2 qui nous sert ici de guide, la même chose peut être dite de toute loi des sciences physiques. Chaque loi est un rapport entre certaines propriétés des choses (propriétés étant des parties distinctes de choses distinctes), et chaque loi par conséquent s’applique à chaque fois que les propriétés en question sont en cause.

Mais qu’est-ce qu’un fait ? On peut en distinguer quatre types :
1) Il y a d’abord les faits qui peuvent être constatés par nos sens. Ces faits ont obligatoirement une dimension temporelle, sinon nous ne pourrions les percevoir : un cheval qui galope, la saveur d’un fromage, le parfum d’une rose, le toucher d’un velours, une symphonie de Haydn.
2) Il y a ensuite les faits que nous percevons par nos sentiments. Ils sont perçus non par nos sens, mais par une perception intérieure : la joie, le chagrin, l’excitation, l’envie. Ils ont eux aussi une dimension temporelle.
3) Puis, il y les faits que nous pouvons constater par notre seule raison, et même si d’en prendre connaissance peut prendre du temps, ils n’ont pas eux-mêmes de dimension temporelle : ainsi des cercles, des rectangles, de points utilisé en géométrie. Nous allons voir que l’action humaine relève de cette catégorie..
4) Enfin, il y a les lois que nous pouvons constater à l’aide de notre seule raison, et même s’il prend du temps de les établir et d’en prendre connaissances, elles n’ont pas elles-mêmes de dimension temporelle. Le théorème de Pythagore relève de cette catégorie, mais aussi, nous le verrons aussi, certaines relations dans l’action humaine.
Venons-en maintenant à l’objet fondamental de toute science sociale : l’action humaine. Toute action humaine repose sur un choix.

La première chose à dire à ce propos est que le choix est un fait. Il existe. Les êtres humains font des choix. L’aptitude à faire des choix est même un trait essentiel de la nature humaine. Attention, nous ne sommes pas en train de qualifier ces choix, de dire s’ils sont ou non rationnels. Nous disons seulement que l’homme choisit, qu’il ne peut pas ne pas choisir, que ne pas choisir c’est encore choisir.

Quel qu’il soit, le choix que nous faisons engage quelques-unes de nos facultés. C’est un fait qui a une dimension temporelle. Par exemple, nous choisissons de penser à telle ou telle chose, ou de nous comporter d’une manière ou d’une autre, engageant soit nos facultés intellectuelles soit notre propre corps soit les deux à la fois. Considéré de cette manière, le choix paraît relever du même type d’explication que celui appliqué par toutes les autres sciences, déterminant un fait par un autre. Or, il n’en est pas du tout ainsi. Par sa nature même, le choix humain n’est pas déterminable. En ce sens qu’il est impossible de l’expliquer par un fait antérieur ou postérieur. Par exemple, le fait que j’écoute la radio en prenant mon petit déjeuner n’implique aucune relation (de nature ou de propriété) entre le fait de prendre mon petit déjeuner et le fait d’écouter la radio. C’est une relation purement contingente. Ce n’est pas une loi. Même si j’ai pris l’habitude depuis des années de prendre mon petit déjeuner en écoutant la radio, nul ne peut prévoir à coup sûr que demain je vais en faire autant. Cette habitude n’a rien de commun avec la loi de la dilatation évoquée plus haut.

Il s’ensuit qu’entre un choix et n’importe quel autre choix ou n’importe quel autre fait, il n’y a aucune relation de nature ou de propriété. Comme le dit Hülsmann, le fait fondamental est que la nature même du choix compromet toute tentative de relier un choix quel qu’il soit à un événement quel qu’il soit. Le choix que nous faisons est toujours dans une relation purement contingente ou accidentelle avec d’autres faits. Assurément, les possibilités de choix peuvent être très petites, il peut exister des « lois économiques » - nous le verrons - qui tracent des frontières à ces possibilités, mais la marge laissée à la décision n’est jamais nulle. Ce qui revient à dire que toujours, en toutes circonstances, l’homme est libre - et notamment de mettre fin à ses jours ou de continuer à vivre même sur le fumier de Job. Nos choix ne sont soumis à aucune loi.

Par conséquent, il ne peut exister aucune science de l’action humaine qui puisse être construite sur le modèle des sciences physiques.

Il vaut la peine de dire ici deux mots sur la manière dont le physicien travaille. Dans un premier temps, il postule l’existence d’une loi imaginée dans son esprit comme une hypothèse de travail qui guide ses travaux de recherche. C’est seulement après coup, une fois qu’un certain nombre d’observations ont confirmé son hypothèse, et qu’aucune ne l’a réfuté, qu’il en conclut à l’existence d’une loi. D’où l’expression mise en vogue par Popper : toute loi scientifique doit être « falsifiable ». Autrement dit, une loi n’a de caractère scientifique que si l’on ne peut démontrer par l’expérience qu’elle est fausse. L’attitude scientifique est ainsi l’attitude critique qui ne cherche pas des vérifications, mais des tests cruciaux, des tests qui peuvent réfuter la théorie , laquelle ne peut jamais être établie définitivement. Sinon, on sort du domaine de la science. Il faudra un jour mesurer les ravages causé par la conception poppérienne de la science extrapolée aux sciences sociales, et notamment à al science économique.

Aucune des lois économiques que nous utiliserons dans ce livre n’a été établie par la méthode des sciences physiques, en dépit de décennies de recherche généreusement dotée, notamment par l’Etat, pour vérifier par des statistiques, les hypothèses les plus imaginatives. Mais ces échecs répétés ne découragent pas les chercheurs qui, génération après génération, cherchent à appliquer à l’économie le modèle des sciences physiques.

C’est que la plupart des économistes ont en tête le modèle des sciences physiques, et croient dur comme fer qu’ils peuvent expliquer des faits par d’autres faits, dans une relation de cause à effet : par exemple, qu’une augmentation de la masse monétaire va provoquer une hausse des prix, que d’un blocage des loyers va naître des pénuries de logement, que l’aide aux pauvres va se traduire par une multiplication des pauvres, etc...Nous prenons ici exprès, pour illustrer notre propos, les « lois » de l’économie les mieux établies, que l’on trouve dans tous les manuels d’économie. Et pourtant ce ne sont pas des lois au sens des sciences physiques. Il peut très bien arriver qu’une augmentation de la masse monétaire ne se traduise pas par une hausse des prix, qu’un blocage des loyers n’engendre pas de pénurie de logements ou que l’assistance aux pauvres ne provoque pas une augmentation du nombre de pauvres. Pourquoi ? Tout simplement, parce que d’autres événements, d’autres faits sont intervenus : un changement de comportement des détenteurs de monnaie qui les pousse à thésauriser le surcroît de billets en circulation, une anticipation par les propriétaires de logements que le blocage des loyers ne tiendra pas, ou que les occasions de gagner de l’argent hors de l’immobilier sont encore moins alléchantes, ou un changement moral dans les bénéficiaires de l’aide publique. Et encore pourrait-on citer l’intervention d’événements extérieurs aux acteurs concernés, tels qu’une accélération du progrès technique entraînant une baisse des prix, une destruction de logements due à une catastrophe naturelle ou à la guerre, des perspectives de croissance économique qui font qu’il est plus facile de trouver un travail avec un salaire correct.

Question : à quoi donc peut servir une loi économique qui n’a pas les attributs d’une loi valable en tout temps et en tout lieu ? Il y a deux manières habituelles d’esquiver la question.
La première est de dire : la loi en question est valable ceteribus paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Reprenons l’exemple de l’inflation : une augmentation de la masse monétaire de x% va provoquer une augmentation du niveau général des prix de x%, toutes choses égales par ailleurs. Soit la fameuse équitation d’Irving Fisher, le plus célèbre l’économiste américain des années 19203, sur laquelle nous reviendrons, où M représente la masse monétaire, V la vitesse de circulation de la monnaie, P, le niveau général des prix, et Q, le niveau des quantités produites et échangées. Elle s’écrit : M.V = P.Q C’est une sorte de reconstruction imaginaire des conditions du laboratoire de sciences expérimentales où l’on peut isoler un paramètre variable tout en fixant tous les autres pour analyser les incidences de ses variations. Ici, on suppose constantes la vitesse de circulation e la monnaie et le niveau de production et d’échange. Dans ces conditions, si la masse monétaire augmente de 5%, la hausse du niveau général des prix sera elle aussi de 5%, toutes choses égales par ailleurs. Evidemment dans la réalité, les autres choses ne sont jamais égales. La seconde esquive consiste à dire que les lois économiques seraient toujours valables si les acteurs avaient une connaissance parfaite de la situation ou se comportaient de manière parfaitement rationnelle. Ce qui est ouvrir une double boîte de Pandore difficile ensuite à refermer. Car bien évidemment, nos connaissances sont imparfaites. Quant à la rationalité elle pose un problème difficile que nous laissons de côté pour le moment. Nous le retrouverons bientôt. Mais là encore, l’économie prête le flanc à une critique triviale, que l’on entend tous les jours : puisque l’homme réel n’est ni omniscient ni rationnel, comment peut-on prétendre que les lois économiques sont valables autrement que pour un homo oeconomicus qui n’a jamais existé, n’existe pas, et n’existera jamais.

Ces deux esquives qui cherchent à sauver le dispositif central d’une science économique calquée sur le modèle des sciences physiques : les lois sont des relations entre des faits, ne font qu’aggraver la situation de la « science économique » pour lui faire perdre un peu plus de son crédit.

Mais alors, demandera-t-on, le choix humain ne relève-t-il donc d’aucune loi ? C’est à qui sont parvenus certains théoriciens4. Puisque le choix humain, par nature, ne peut être mis en rapport avec aucun autre fait ou événement, toute tentative de découvrir les lois qui gouvernent l’action humaine sont inutiles. Le monde social change en permanence, tout est toujours nouveau, et aucune loi ne peut en rendre compte. C’est à quoi aboutit Murray Rothbard, cité plus haut. Pour lui, les lois de l’économie sont par nature « qualitatives ». Elles ne peuvent être quantitatives, car « il est impossible de ne rien tenir comme constant5 . » Et d’expliquer : « Il existe une raison fondamentale à cette dichotomie entre qualitatif et quantitatif qui fait la différantes entre les sciences physiques et les sciences humaines. C’est que le comportement des objets étudiés par les sciences physiques n’est pas une action : ces objets ne font pas des choix, pour changer d’avis ensuite, et pour choisir encore. On peut donc étudier leur nature, répéter indéfiniment les expériences, et obtenir une précision quantitative. Mais pour ce qui est des gens, ceux-ci passent leur temps à changer d’avis, et par conséquent de choix effectifs. [...] Même si on pouvait découvrir une équation géante pour « expliquer » tous les prix du beurre recensés depuis cinquante ans, il n’est en rien garanti, ni même vraisemblable, que l’équation ait quoi que ce soit à voir avec les prix du mois prochain. » 6 La même impossibilité a été démontrée, nous le verrons, pour la prévision des cours de Bourse.
Pour Guido Hülsmann, il y a pourtant des lois qui gouvernent les choix et donc l’action humaine. Mais ces lois ne sont pas du même type que celui des sciences physiques.

En effet, l’action humaine s’analyse bien comme un mouvement du corps et de l’esprit. Mais il contient aussi deux éléments non réalisés : les buts recherchés et les alternatives abandonnées. Les buts ou les fins ont fait l’objet de nombreuses analyses, tournant autour de l’ « intentionnalité » ou de la « signification ». Mais « l’analyse des alternatives abandonnées, qui est la face cachée du choix, a été négligée, et elle constitue, scientifiquement parlant, un champ vierge. 7 » Pas tout à fait vierge, tout de même. On connaît les incantations célèbres d’André Gide dans les Nourritures Terrestres, à propos de choixs qui sont en même temps autant de renoncements. Quant aux économistes, ils connaissent eux-mêmes depuis longtemps le phénomène qu’ils décrivent par le coût d’opportunité. De fait, le coût d’opportunité se définit comme la valeur de la chose à laquelle on doit renoncer lorsque l’on fait un choix.

Ce concept est particulièrement utile pour évaluer les biens et services qui ne passent par le marché et qui n’ont donc pas de prix. Ainsi, comme il est difficile de donner une valeur marchande au temps passé à être oisif, on va se servir de la valeur du travail pour évaluer le loisir. De cette manière, « le prix d’une heure de loisir est le revenu que l’on aurait gagné si on l’avait consacrée à travailler, ou encore la consommation à laquelle on renonce en ne travaillant pas »8. Il suit de là ce paradoxe : plus vous gagnez en travaillant, plus votre loisir vous coûte cher. Et ce paradoxe pourrait expliquer le « surmenage » des cadres supérieurs. En fait de surmenage, il s’agit tout simplement d’un appât du gain. Le loisir « à la maison » - faire les courses, le ménage ou la vaisselle, s’occuper des enfants - ne vaut pas l’heure supplémentaire passée au bureau !

De même le « coût » des enfants doit-il tenir comprendre non seulement les frais de leur entretien et de leur éducation, mais le temps passé par les parents à s’occuper d’eux, dont le prix s’élève à la mesure de leurs salaires. C’est pourquoi tant de mères ne veulent plus rester à la maison. Le coût d’opportunité, i.e. le salaire qu’elles ne touchent pas, est dissuasif. De même encore, le coût des études doit tenir compte non seulement des frais de toutes sortes qu’elles occasionnent, mais aussi de leur coût d’opportunité, i.e les salaires que l’étudiant ne touchera pas durant la durée de ses études.
Or, nous dit Hülsmann, c’est dans la relation entre des choix alternatifs que virtuellement se trouvent toutes les lois de l’action humaine. Par exemple, se promener dans un parc. Il y a la part visible d’un tel choix. Mais il y a aussi les parts invisibles, les actions auxquelles le promeneur a renoncé : rester chez lui à regarder la télévision, aller au cinéma. « Ces alternatives non- réalisées sont l’autre côté du choix, sa partie cachée . Elles n‘ont pas d’existence réelle pour la simple raison qu’elles ne sont pas réalisées. Mais bien qu’elles ne sont pas des faits observables, elles n’en sont pas moins des faits - nommément, des contre-faits invisibles de faits visibles qui, eux, sont la conséquence d’un choix donné. »
Les « lois contre-factuelles » de l’action humaine sont les relations qu’un choix établit entre ce qui existe et ce qui aurait pu exister si le choix n’avait pas été fait. Les lois contre-factuelles ne concernent pas les rapports entre, d’une part, les parties perceptibles de l’action humaine et d’autre part, d’autres faits ou événements observés. Ce sont plutôt des relations qui à l’intérieur de l’action humaine relient sa partie visible et ses parties invisibles. Ainsi posons-nous ce qui existe en réalité dans les termes de ce qui aurait pu exister.
Contrairement aux lois des sciences physiques , les lois contre-factuelles de l’action humaine ne sont pas de simples hypothèses qui sont tenues pour vraies si elles fonctionnent sur un plan pratique. « Bien plutôt, elles peuvent être immédiatement constatées par la raison humaine et les économistes sont donc dans une heureuse situation qui leur permet d’avoir une information de première main sur tous les éléments de leurs explications, à savoir le fait qu’ils doivent expliquer, le fait qui l’explique, et la relation entre les deux.9 ».
Reprenons encore une fois l’exemple d’une augmentation de la masse monétaire. Cette augmentation entraîne une hausse des prix par le mécanisme suivant : la nouvelle monnaie émise fait qu’il y a maintenant davantage d’argent en circulation ; ceux qui profitent de cette manne ont davantage de monnaie entre leurs mains ; la valeur marginale de la monnaie décroît à leurs yeux 10. Ils vont donc dépenser davantage de monnaie qu’ils ne l’auraient fait si la masse monétaire n’avait pas augmenté, et les prix seront plus élevés qu’ils ne l’auraient été s’il n’y avait pas eu accroissement de la masse monétaire.
Dans les faits, il n’est pas impossible que l’environnement ayant changé, les prix soient restés stables, et que même une baisse ait été observée. Cela ne change rien à la validité de la loi. Si les prix ont baissé, du fait par exemple du progrès technique, ils auraient davantage baissé en l’absence d’une augmentation préalable de la masse monétaire. S’ils ont augmenté par suite d’une pénurie de marchandises, ils ont plus augmenté que s’il n’y avait pas eu d’augmentation de la masse monétaire. La loi « une augmentation de la masse monétaire entraîne une hausse des prix » ne peut être démentie. Elle ne peut non plus être prouvée par l’expérience. A supposer même que la hausse des prix soit strictement proportionnée à l’augmentation de la masse monétaire qui l’a précédé, on ne pourrait en tirer aucune conclusion quant à la validité de la loi.
De fait, celui qui voudrait invalider une telle loi devrait en même temps nier que les êtres humains font des choix, que ces choix impliquent l’abandon des autres branches des alternatives qu’ils ont en face d’eux, et que la valeur marginale d‘un bien dépend de la quantité de ce bien détenu ou consommé par la personne en question11. Du reste, les faits invoqués ci-dessus pour expliquer la relation entre accroissement de la masse monétaire et hausse des prix, ne sont en rien fictifs. Tous les éléments de l’analyse contre-factuelle sont réalistes. C’est un fait d’expérience que tous les êtres humains font des choix, que seulement l’une des branches de l’alternative est choisie et que les autres branches deviennent par-là même des faits invisibles, des « contre-faits »

Ainsi définies, les lois de l’action humaine non seulement existent bien, mais encore sont-elles universelles. « L’analyse contrefactuelle, nous dit Hülsmann, est un acte de pur raisonnement et les lois contrefactuelles sont des lois a priori qui du fait même de leur nature - reliant le visible à l’invisible - ne peuvent en aucun cas être vérifiées ou réfutées par l’observation. » Par là même, le critère de Popper est complètement sorti du champ de la science économique. Celui qui voudrait invalider de telles lois devrait en même temps nier que les êtres humains font des choix, que ces choix impliquent l’abandon d’alternatives, et que la valeur marginale d‘un bien dépend de la quantité de ce bien détenu ou consommé par la personne en question12.

Aussi bien les lois contre-factuelles peuvent-elles se passer de la qualification ceteris paribus dont les économistes usent et abusent. Nous ne disons pas que, toutes choses égales par ailleurs, l’impôt fait que l’horizon temporel des contribuables est plus court qu’il ne l’aurait été sans taxation. Nous ne disons pas que, toutes choses égales par ailleurs, la dette gouvernementale pousse le taux d’intérêt à un niveau supérieur à celui qu’ils auraient atteint sans cette dette. Nous disons que ces lois sont absolues, qu’elles ne sont conditionnées par aucun autre facteur, qu’elles sont valables en tout temps et en tout lieu - ce qui n’est pas un mince avantage.

Mais à quoi, demandera-t-on, peuvent nous servir de si belles lois si elles ne noues permettent pas de faire des prévisions quantifiées ? La réponse est double :

Nous ne pouvons pas faire de prévisions quantifiées dans notre domaine à cause de l’indétermination foncière de tout choix humain. Toute tentative dans cette direction est vouée à l’échec.
Ce que nous apprennent ces lois universelles, valides en tout temps et en tout lieu, est considérable pour les décisions que nous devons prendre tous les jours. Celui qui les connaît est dans une meilleure position que celui qui ne les connaît pas. Beaucoup d’économistes croient pouvoir répondre, à la suite de John Stuart Mill, que leurs lois ne décrivent que des tendances. Le dernier des grands économistes classiques écrivait à propos de la méthode a priori appliquée, comme nous le faisons ici, aux sciences sociales :

Il est évident d’abord que la Sociologie, comme une système de déduction à priori, ne peut être une Science de prévisions positives, mais seulement de tendances. Nous pouvons être en état de conclure des lois de la nature humaine appliquée aux circonstances d’un état donné de la société qu’une cause particulière opérera d’une certaine manière, si elle n’est pas contrariée ; mais nous ne pouvons jamais assurer dans quelles limites, ni à quel degré elle opérera ainsi, ni affirmer avec certitude qu’elle ne sera pas contrariée. En effet, nous ne pouvons que rarement connaître, même approximativement, tous les agents qui peuvent coexister avec elle, et encore moins calculer le résultat collectif de tant d’éléments combinés.13 Hülsmann a raison d’observer que le terme employé ici par Stuart Mill lui-même est « fallacieux »14. Car le mot « tendance » induit à penser que la science économique est incapable de dire quoi que ce soit sur la réalité telle qu’elle est hic et nunc, ici et maintenant. Si la loi économique est seulement capable de nous dire que par suite d’une augmentation de la masse monétaire, les prix tendent à augmenter, alors, c’est comme elle en disait rien, car elle ne nous indique pas sur quel point de la trajectoire de la courbe nous nous trouvons. Comment le saurions-nous alors qu’on nous laisse dans l’ignorance du temps qu’il faudra à la tendance pour se réaliser, un temps qui peut tendre à l’infini comme les économistes mathématiciens savent si bien le faire.

De fait, pour reprendre les termes de Mill, les prévisions que donnent les lois contre-factuelles ne sont pas des « prévisions positives », puisque nous ne pouvons pas dire de combien sera la hausse des prix après une augmentation de la masse monétaire de x%. Et toute prétention dans ce sens, même appuyée sur des séries statistiques portant sur des centaines de jours, de mois ou d’années, ne peut être qu’une imposture. Mais, encore une fois, ce n’est pas parce que cette loi est incapable de prévisions positives qu’elle n’est pas exacte et universellement valide. Et quelle peut servir de guide à l’action, comme Stuart Mill le reconnaît lui-même tout de suite après :
Cependant, il faut ici remarquer une fois de plus qu’une connaissance insuffisante pour la prédiction peut être très-utilisable pour la pratique. Il n’est pas nécessaire pour la sage administration des affaires de la Société, pas plus que pour celle de nos affaires privées, d’être en état de prévoir infailliblement les résultats de nos actions. Il nous faut tendre à notre but par des moyens qui peuvent ne pas réussir et prendre des précautions contre des dangers qui ne se réaliseront peut-être jamais. Le but des politiques pratiques est d’entourer une société donnée du plus grand nombre de circonstances à tendances avantageuses, et d’écarter ou de neutraliser, autant qu’il se peut, celles dont les tendances sont nuisibles. Une connaissance des tendances seules, sans nous permettre de prévoir exactement leur résultat combiné, nous le permet cependant dans une certaine mesure. Même si Stuart Mill reprend encore ici le terme ambigu de tendances, l’exposé est acceptable. Un pas de plus, et Stuart Mill aurait reconnu que même si nous ne savons pas en pourcentage quelle hausse de prix fera suite à une augmentation de la masse monétaire, l’information cruciale est que la seconde est toujours et partout cause de la première. Qui pourra nier que cette information, qui n’est pas une tendance, qui est on ne peut plus factuelle, est valable même si nous ne pouvons quantifier l’impact de l’augmentation de la masse monétaire en terme de hausse des prix. Encore une fois, il faut le répéter, il n’y a pas de moyen scientifique de chiffrer cette hausse.
Une connaissance insuffisante n’en est donc pas moins « très utilisable » dans la pratique, comme nous pouvons le vérifier nous-mêmes tous les jours. Quand je décide de louer les services d’une entreprise de jardinage pour s’occuper de tondre ma pelouse, je compare le bénéfice que j’attends de cette opération (les heures que j’épargne à ne pas le faire moi-même et que je peux consacrer à écrire ce livre) à l’utilisation que j’aurais pu faire de l’argent que je paye à cette entreprise si je n’avais pas recouru à ses services. Je peux évidemment me tromper dans mes attentes, mais cela ne change rien au fait que je ne peux que procéder ainsi, au moins intuitivement. On dira que j’agis ainsi par rationalité, et que la rationalité n’est pas donnée à tout le monde.
Il faut donc dire ici deux mots à ce sujet, qui est une source de malentendus considérables, concernant cette fois encore la nature de la science économique et sa capacité prédictive.. Le grand « manitou » de la rationalité économique est Ludwig von Mises. C’est donc à lui que nous allons nous référer pour examiner ce concept, et notamment à son fondamental, L’Action humaine, paru en 1949. Ce traité peut être tenu pour le premier traité de praxéologie qui ait jamais été écrit par un auteur conscient d’envisager la praxéologie comme telle, cette dernière étant définie comme science de l’action15. Il a le mérite de cumuler en son sein tout ce qui s’est pensé en matière de rationalité depuis le début de la science économique.
Pour Mises, la science économique ne peut être qu’une praxéologie, c’est-à-dire « une science des moyens à mettre en oeuvre pour la réalisation de fins choisies »16. Elle ne nous dit rien sur ces dernières. Elle est donc totalement amorale, wertfrei, c’est-à-dire dépourvue de toutes valeurs morales. Le but de la science économique se borne à montrer comment l’homme doit agit s’il veut atteindre des objectifs déterminés.
L’action humaine, pour sa part, est définie comme un comportement intentionnel, conscient. Elle se distingue du comportement inconscient, à savoir des « réactions et réflexes involontaires des cellules et des nerfs aux stimulations. » Par exemple si on vous fait ingérer un poison, les réactions physiologiques à cette ingestion seront involontaires. A partir de là, que vous choisissiez de prendre ou non un antidote relève de l’action. Nous disons tout à l’heure : ne pas choisir c’est encore choisir. Mises nous dit : ne pas agir c’est encore agir. Qu’est-ce donc qui pousse à l’action ? L’homme qui agit, répond Mises, désire fermement substituer un état à un autre dans l’espoir d’améliorer sa situation.
Existe-t-il un étalon de grandeur qui permette de mesurer l’amélioration obtenue par l’action ? Aucun autre que les jugements de valeur de l’individu agissant, lesquels varient selon les individus, et pour un même individu, d’un moment à l’autre. « Personne, affirme Mises, n’est en mesure de décréter ce qui rendrait plus heureux l’un de ses congénères. » Et d’ajouter ce paradoxe : « C’est dans ce subjectivisme que réside l’objectivité de notre science. Parce qu’elle est subjectiviste et prend les jugements de valeur de l’homme agissant comme des données ultimes, non susceptibles d’examen critique plus poussé, elle est en elle-même à l’abri des heurts des partis et des factions, elle est indifférente aux conflits de toutes les écoles dogmatiques et doctrine éthiques, elle est dénuée de préférences, d’idées préconçues et de préjugés, elle est universellement valable, et absolument, simplement humaine. » 17. Nous parvenons au même résultat que tout à l’heure. Ce qui ne saurait étonner, puisqu’il n’y a pas d’action sans choix. Mlises le dit lui-même : l’homme, si l’on met à part l’enfant et le déficient mental, n’est pas, selon Mises, un être qui ne puisse faire autrement que céder à l’impulsion qui réclame satisfaction avec le plus d’urgence. Il peut raisonner son comportement. Il échelonne ses aspirations selon un certain ordre. « En un mot, il choisit ». Certes, il peut arriver qu’une impulsion émerge avec une telle véhémence qu’aucun désavantage probable, qu’aucune punition légale ou autre, ne dissuadent d’agir. Même dans ce cas, prétend Mises, l’homme choisit - il choisit de céder à son désir. Certes, le comportement de l’ « homme ordinaire » peut apparaître « déterminé » - c’est le propre terme employé par Mises - par les qualités personnelles de l’individu agissant, qui sont à la fois innées et héritées : famille, « race » (ce mot lui aussi est là), peuple, époque, etc...Il s’en remet à l’autorité d’autrui, se conduit comme toute personne décente doit se conduire, et a des comportements moutonniers - ce qui est particulièrement vrai, nous le verrons, à la Bourse. Et pourtant, cet homme ordinaire choisit, affirme Mises, il choisit d’adapter les schémas traditionnels, car il en espère une amélioration de sa situation. Dans le cas contraire il les abandonnerait. Suivre une routine qui pourrait être modifiée, c’est encore une action. Bref, même une action d’apparence irrationnelle, est rationnelle. Le terme d’ « action rationnelle » est un pléonasme. Toute action est donc rationnelle. Aussi bien quant aux fins poursuivies qu’aux moyens employés. De ces gens qui sacrifient leur richesse, leur santé, leur vie pour l’amour de Dieu ou de leur prochain ou de leur conjoint, rien ne nous permet de dire qu’ils poursuivent des fins plus irrationnelles que ceux qui cherchent à gagner de l’argent pour gagner de l’argent dans une course sans fin, ou qui simplement travaillent pour travailler.
Anormalité et perversion, si elles ont un sens pour l’anthropologie, la biologie, l’éthique, n’ont aucun en économie. L’économiste dit à l’homme ce qu’il fait, non ce qu’il doit faire. Il essaie d’expliquer le prix du tabac, de l’alcool, de la marijuana, non leurs bienfaits ou leurs méfaits. Comme le dit Mises, « de quelque manière que l’on s’y prenne, l’on ne parviendra jamais à formuler la notion d’action « irrationnelle » sans que son « irrationalité » ne soit fondée sur un jugement de valeur arbitraire. » Même si pour démontrer la fausseté de la théorie de l’action rationnelle, on s’efforçait de faire un acte purement irrationnel, cet acte serait encore rationnel puisqu’il serait mis au service d’une fin, la démonstration en question ! En un mot comme en cent : il est absolument impossible de sortir de la rationalité !
Soit.
Mais si n’importe quelle action est rationnelle, le concept de rationalité perd toute capacité prédictive, puisque, quel que soit le comportement de l’homme agissant, il pourra être qualifié après coup de rationnel. Question : à quoi donc peut servir un concept qui à mesure que l’on en approfondit le sens se révèle inutilisable ? Si quelque action que vous commettiez est rationnelle, je suis incapable de prévoir quelle elle sera, et suis donc dans l’incertitude complète. Et comme vous êtes dans le même état vis-à-vis de moi et de tout autre être humain, il s’ensuit que nous marchons tous à l’aveuglette dans un épais brouillard. Le pléonasme reconnu par Mises lui-même aboutit à une tautologie. L’action est un autre mot pour rationalité. Les deux termes sont équivalents et cette équivalence ne fait pas avancer la connaissance. Elle la condamne à faire du « sur-place ».

Pour Murray Rothbard, le reproche de tautologie tombe à vide. Il ne fait que refléter l’incapacité des philosophes modernes « à comprendre comment la science économique peut fournir des vérités substantielles par voie de déduction logique. » Dire comme Irving Fisher, déjà cité, que de toutes façons « tout individu agit comme il le désire », et que cet énoncé est un raisonnement « circulaire », tautologique et vide de sens. C’est qu’ils font fausse route. Pour Rothbard, les désirs ne peuvent pas être découverts indépendamment, mais uniquement en observant l’action elle-même. « On ne voit pas ce qu’il pourrait y avoir de circulaire là-dedans . ». Et nous avons vu plus haut que pour Rothbard, la capacité prédictive de la science économique était el cadet de ses soucis.

Il se trouve pourtant que Mises, que Rothbard considérait comme son maître, a tout de même essayé de sortir de la tautologie de l’ « action rationnelle » par des remarques de « bon sens » qui rabattent la rationalité au sens purement formel sur une rationalité au sens économique du terme. Seule une infime minorité d’êtres humains, constate-t-il, préfèrent la mort à la vie et la pauvreté à la richesse. L’immense majorité considère, en termes de bien-être, la vie comme supérieure à la mort et la richesse à la pauvreté. La preuve , Mises la trouve dans le fait palpable que toutes les doctrines, toutes les religions (exception faite de quelques sectes), tous les partis, qu’ils soient libéraux, nationalistes, démocrates-chrétiens, socialistes, communistes mettent à leur programme la vie et la prospérité. S’ils promettaient la mort et la pauvreté, sans doute ne récolteraient-ils pas beaucoup de voix au moment des élections ! Par conséquent, je ne risque guère de me tromper quand j’escompte que la personne à qui j’ai affaire, ami, ennemi ou inconnu, préférera conserver sa vie et améliorer si possible son revenu. Cela ne me dit pas quel genre de vie elle préfère, ni quel niveau de revenu elle attend de sa contribution à la production. Mais si elle entre dans le système marchand, je peux en avoir une idée par les prix qu’elle consent dans ses achats comme dans ses ventes. Ce qui la rend sinon parfaitement prévisible à mes yeux, du moins pas totalement imprévisible la plupart des cas. A vrai dire, je n’ai guère d’autre choix que de supposer qu’elle est économiquement rationnelle. Car, si tel n’était pas le cas, son comportement serait totalement imprévisible, ce qui le plus souvent ne serait pas réaliste. Comme le reconnaît Amartya Sen lui-même, qui a pourtant bâti son œuvre subtile sur la critique de la rationalité économique, « Pour défendre l’hypothèse que le comportement réel est identique au comportement rationnel, on pourrait dire que si elle constitue une source d’erreurs, tout autre attitude, qui se fonderait sur un type particulier d’irrationalité, susciterait probablement encore plus d’erreurs.18 »

On pourrait aussi raisonner par l’absurde. Il suffit d’imaginer ce que serait un monde où les êtres humains seraient soit totalement imprévisibles soit totalement prévisibles pour se rendre compte qu’ils ne peuvent être ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre. Bref, la réalité prosaïque se trouve entre les deux. Ce n’est pas un résultat très glorieux. De fait, dans la vie quotidienne, la rationalité économique permet de prévoir grosso modo ce qui va se passer, à condition, nous l’avons dit plus haut, de ne pas trop demander de précisions chiffrées ni quant au fait ni quant à la date. Prenons les fameuses lois de l’offre et de la demande. Elles ont tout entières fondées sur une rationalité robuste. Si le prix d’un produit augmente, l’offre de ce produit va augmenter, et sa demande va diminuer, car producteur et consommateur sont supposé rationnels, et il est rationnel pour un producteur d’augmenter sa production et à un consommateur de diminuer sa consommation en cas de hausse des prix.. On ne pourra ni chiffrer ni dater exactement le pourcentage de cette augmentation ou de cette diminution. Tout cela révèle du gros bon sens. Et c’est peut-être pour masquer le prosaïsme de leur savoir que certains économistes emploient tout un jargon aux allures savantes.
Les courbes d’offre et de demande, l’une montant, l’autre descendante, ne peuvent que se croiser en un point qui aura certaines qualités que nous verrons. S’écarter autoritairement de ce point d’équilibre est à la source de très nombreuses erreurs économiques que l’économiste peut décrire avec une grande sûreté de jugement, comme nous le verrons. Là encore, nous ne naviguons pas dans un brouillard complet, même si, répétons le encore une fois, l’économiste ne peut établir de prévisions chiffrées et dates.
Mais pourquoi, demandera-t-on producteurs et consommateurs seraient-ils rationnels ? Et est-ce que tout le système de pensée économique ne s’écroule aps si on lui retire l’hypothèse de rationalité ?
Il est aisé de trouver des exemples, et nous en donnerons, où les consommateurs qui augmentent leur demande et des producteurs qui diminuent leur offre, à mesure que les prix haussent. Mais il est tout aussi aisé de montrer que ces cas ne peuvent être qu’exceptionnels, les fameuses exceptions qui confirment la règle. En effet, l’agent irrationnel ne peut faire long feu, ou ne peut rester longtemps irrationnel, économiquement s’entend. Un consommateur non milliardaire qui subirait l’effet snobisme pour tout ce qu’il achète, atteindrait vite les limites de son budget , et serait donc ramené rapidement à la raison économique. De la même façon, un chef d’entreprise qui méconnaîtrait délibérément les lois du marché, pour fragiles et imprécises qu’elles soient , ferait rapidement faillite, sauf coup de chance. En conséquence, la grande majorité des consommateurs et des producteurs se comportent de manière plutôt rationnelle, les autres, s’ils persistent dans leur attitude irrationnelle, étant pour la plupart éliminés par un processus de sélection quasi darwinien. La rationalité au sens économique du terme est en quelque sorte ratifiée et renforcée par les « forces aveugles du marché », les lois de l’offre et de la demande à condition qu’on les laisse libre de jouer.

La rationalité engendrée par le marché est renforcée par trois considérations.
La première est que la plupart des décisions que l’on prend dans le champ économique sont fréquentes, voire routinières. Même si je fais une erreur la première fois que je prends telle décision d’achat, je puis très rapidement corriger cette erreur. Pour les décisions moins fréquentes comme la location ou l’achat d’un appartement, l’erreur est plus difficile et plus longue à corriger, mais avant de me décider je peux prendre des conseils auprès de la famille, des amis, profiter de leur expérience, éviter éventuellement les erreurs qu’ils ont commises. La deuxième cause est que dans le champ économique on se sert d’un étalon de mesure - la monnaie - qui facilite les comparaisons entre plusieurs produits concurrents, et donc aide à prendre des décisions économiquement rationnelles. Même si l’on peut admettre que le prix n’est qu’une approximation de la « valeur » des choses, il reste un guide très utile, indispensable même quand il s’agit de se décider entre plusieurs produits quand on fait son marché, ou que l’on cherche à acheter une voiture ou une machine à laver
La troisième cause pour laquelle la rationalité économique est plus à l’aise « chez elle » que partout ailleurs pourrait être la (relative) simplicité des décisions qui y sont prises, au moins en ce qui concerne la vie quotidienne, si on la compare à la complexité des choix dans des champs non économiques. Sur le marché, assez souvent, une seule décision s’impose d’elle-même comme la meilleure. Il en va pas de même dans d’autres domaines. Par exemple, voulez-vous inviter un ami à partager un long voyage avec vous ? Il y a beaucoup de « pour » et de « contre » et vous pouvez longtemps balancer dans l’alternative sans que le meilleur choix s’impose à vous avec l’évidence d’une décision marchande.
Mais encore une fois, ce triomphe de la rationalité au sens économique du terme dans son propre champ n’ajoute aucune qualité prédictive à aucune loi économique. Ces lois ne sont pas falsifiable au sens de Popper. Nous avons vu que nous pouvions nous en accommoder, et que même si elle ne pouvait obéir au critère de poppérien, la « science économique » n’en est pas moins une science19. Mais l’absence d’un tel critère a tout de même un grave inconvénient. Puisque l’on ne peut montrer la fausseté d’aucune loi économique, c’est la porte ouverte à toute sortes d’erreur, voire d’impostures, dont nous donnerons de nombreux exemples dans ce livre.

Prétendre par exemple que les 35 heures ont créé en France tant de millier d’emplois est une affirmation qui est forcément fausse, même si tant de milliers d’emplois ont été créés à la suite de l’instauration des 35 heures, car entre le fait : l’instauration des 35 heures, et le fait : augmentation de tant de milliers d’emplois, toutes les choses n’ont pas été égales par ailleurs, et que de toutes façons les lois économiques établissent des rapports non pas entre des faits, mais entre des faits et des « contre-faits ».. C’est dire que, pour nous, une telle affirmation est non seulement fausse, mais grossière, et signale que le locuteur se fonde sur un positivisme rudimentaire, volontairement ou non. En même temps, c’est une affirmation que l’on ne peut contre-dire sur le plan des faits, mais uniquement sur le plan du raisonnement contre-factuel. Or, voilà qui est fort difficile en des temps de simplification médiatique. On voit mal, dans un débat télévisé, un responsable politique rétorquer à un partisan des 35 heures : vous ne pouvez comparer le résultat des 35 heures qu’avec celui que vous auriez obtenu si les 35 heures n’avaient pas été instaurées. Ce ne serait d’ailleurs qu’une première étape. Il faudrait, ensuite, montrer, par le raisonnement contre-factuel, comme nous le ferons, au chapitre, que le résultat n’a pu qu’être négatif pour l’emploi, sans pour autant pouvoir donner des chiffres à l’appui de la démonstration, sauf à se placer sur le même terrain positiviste de l’adversaire et donc lui permettre de retourner la critique que l’on vient de lui faire.

Nous voyons bien maintenant que l’erreur sur la nature de la science économique est basique, non pas seulement parce qu’elle entraîne les économistes à faire des prévisions, et donc à commettre forcément des erreurs, mais aussi parce qu’elle donne la possibilité à des théories de s’imposer sur le marché des idées aussi longtemps qu’elles semblent coller à la réalité, dans une vision positiviste du savoir économique. Et elles sont abandonnées toujours trop tard et toujours provisoirement - non par un raisonnement qui aurait démontré leur fausseté - mais à cause des catastrophes qu’elles ont fini par provoquer et qui sont oubliées à la génération suivante. La « nouvelle économie » est un exemple particulièrement flagrant de cette récurrence fatale. Nous pouvons classer maintenant les manifestations de l’erreur économique de la manière suivante :

Il y a d’abord les erreurs classiques de prévision. Elles sont bien connues. Nous nous attarderons sur la plus flagrante et la plus oubliée, celle d’Irving Fisher prédisant le maintien des cours de Bourse à la veille du grand crack d’octobre 1929. Elle est d’autant plus intéressante à analyser aujourd’hui que Fisher, et d’autres économistes avec lui, croyaient à l’émergence d’une « nouvelle « économie ». Une erreur répétée à la fin des années 1990 avec une candeur étonnante. Ensuite il y a des erreurs qui sont dues à une mauvaise compréhension du mécanisme du marché et qui aboutissent à différentes formes de régulation. Soit on fixe les prix à un niveau trop élevé soit à un niveau trop bas. Un prix trop élevé : Politique agricole commune Devise surévaluée : la livre sterling en 1925, non-dévaluation Front Populaire, Mitterrand, Bérégovoy, dollar en 1970, etc Pétrole après le coup de l’OPEP
SMIC
La réduction autoritaire de la durée du travail
Un prix trop bas
Le prix de l’or en 1922 et en 1970
Lois sur les loyers
Blocage des prix
Soins et médicaments, d’où le sempiternel déficit de la Sécurité sociale
Enseignement

Espaces urbains

Plages, rivières, montagnes, et autres lieux pour tourisme... L’aide aux pauvres : Le premier exemple d’ « Etat Providence » date de Caius Gracchus (121 avant J. -C.) avec ses distributions gratuites de blé . Les Romains n’ont jamais pu s’en débarrasser, en dépit des ses effets pervers : grossissement monstrueux de la population à Rome, ruines des finances publiques, surcharge fiscale, désertification des campagnes, monoproduction, etc..). De même, l’Etat-Providence instauré par Bismarck et copié par toute l’Europe. Cent cinquante ans après, on cherche encore les moyens d’en sortir.

Dans le même ordre idée, il y a les erreurs dues à une incompréhension de ce qu’est une balance des paiements. Erreurs sur la balance des paiements (difficile de faire comprendre que la balance globale d’un pays est toujours équilibrée)

1914, la guerre est très coûteuse, donc elle sera courte ; elle durera quatre ans
1919 ; l’Allemagne paiera ; or, elle ne paiera qu’une faible partie des réparations prévues par le Traité de Versailles. C’est que le mécanisme de la balance des paiements a été mal compris. 1980 : Après le quadruplement des prix du pétrole les pétrodollars ne pourront pas être recyclés à cause de leur masse. Or, ils l’ont été les plus facilement du monde, même quand ils ne bougeaient pas !


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