L’Observatoire des religions

Michel Ange et démon de la Chapelle Sixtine

Michel Masson, La Chapelle Sixtine, La voie nue, Le Cerf, 327 p. 39 €.

mardi 5 juin 2007

Avertissement sans frais : Celui qui lira le livre de Michel Masson ne pourra plus regarder de la même façon la voûte de la Chapelle Sixtine. Son regard sera oblitéré, ses yeux décillés. Comme s’il découvrait enfin ce qu’on cherchait à lui cacher et qui était pourtant bien là, d’une évidence tellement évidente qu’elle en est aveuglante, à savoir que la forme d’homosexualité la plus décriée est ici d’abord magnifiée, et ensuite sanctifiée par Michel-Ange. Scandale aggravé de sacrilège, raconté ici avec beaucoup de tact, de finesse et d’humour.

Dès les premières pages, nous prenons conscience que les autorités du Vatican mènent les touristes ordinaires, vous et moi, avec des œillères et par le bout du nez. Obligerait-on à entrer dans une église par une porte dérobée qui mettrait tout de suite le visiteur au pied du maître-autel qu’on demanderait la raison de ce stratagème ? Voilà pourtant ce qui est imposé à des millions de pèlerins depuis des années, en les invitant du même coup à oublier qu’ils se trouvent dans un lieu sacré, et non dans un musée que l’on pourrait parcourir dans tous les sens. M. Masson, lui, nous projette tout de suite à l’autre bout de la chapelle, c’est-à-dire à l’entrée véritable du sanctuaire. Et de là nous pouvons débuter un parcours iniatique proprement hallucinant.

Notre regard, alors, est tout de suite accroché par les massives, obscènes jambes nues de Jonas qui pendent au-dessus de l’abîme, à la verticale du choeur. Le prophète biblique est reconnaissable au poisson qui le côtoie (du ventre duquel il vient tout juste d’être rejeté). Soufflé par une « révélation », il est renversé en arrière dans une posture où la torsion des mains révèle une extrême douleur mêlée à un plaisir extrême. De là où notre guide nous a placés, nous comprenons que cette révélation est, tout simplement, ce que voit Jonas. Or ce que voit Jonas, c’est le chef d’œuvre titanesque de Michel-Ange. D’un seul coup, les agaçants petits mystères concernant la taille des personnages qui grandissent à mesure qu’on se rapproche du maître-autel, l’ordre des scènes représentées, etc… sont résolus qui ont occupé les historiens de l’art depuis bientôt cinq siècles.

Nous sommes maintenant invités à regarder la voûte à travers Jonas, la tête arquée vers le plafond, les pieds pédalant dans le vide. Torticolis et vertiges garantis ! Petit à petit, pourtant, notre regard s’accommode. Et dans l’espace qui encadre les neuf tableaux racontant la Genèse, nous distinguons dans une multitude grouillante et chaotique trois classes de nus : d’abord les putti, des bébés joufflus, de couleur blanchâtre parce qu’ils sont censés être faits en plâtre ou en marbre, ensuite des « esclaves » couleur bronze, parce qu’ils doivent donner l’illusion qu’ils sont en bronze. Ces deux premières classes sont des objets décoratifs.

Par opposition, la troisième classe est constituée de vingt personnages beaucoup plus grands et d’apparence bien vivante. Des générations de critiques ont cherché à savoir qui ils sont. Puisque Michel Ange a pris la peine d’identifier chacun des très nombreux individus qu’il met en scène, il lui était loisible de nous faire savoir s’il voulait qu’on y voie des hommes, des anges, des démons ou des dieux. Mais non ! il a choisi délibérément de ne pas les nommer. Et l’on aboutit, constate M. Masson, à ce résultat exaspérant qu’on ne peut définir ces personnages que par le fait qu’ils sont nus. C’est même ce qui explique qu’on en est venu à les appeler tout simplement les Ignudi (nus en italien). Encore au moment où Michel-Ange peint ses fresques, la nudité est associée à la Faute. Or les Ignudi sont des nus apolliniens, souverainement à l’aise. Leur nudité n’est même pas neutralisée par le prétexte de l’art comme chez Botticelli. Ils sont nus tout simplement, comme d’autres personnages de la voûte sont vêtus. C’est leur manière d’être. Leur voie est nue. Le scandale s’accentue avec « trois détails que personne n’a accepté de voir », prévient notre guide. Tenez la rampe ! Le premier est que l’un de ces Ignudi nous regarde. Il est même le seul personnage de la Sixtine que nous pouvons regarder dans les yeux. On sait bien que les yeux sont les fenêtres de l’âme. Mais ces yeux-là ne cillent pas. L’Ignudo nous ouvre donc son intimité profonde. Sa nudité en est redoublée. Ce procédé que reprendront plus tard Titien (la Vénus), Goya (la Maja), et Manet (l’Olympia) pour émoustiller leurs contemporains, il apparaît ici que Michel-Ange en est l’inventeur, et cela dans un édifice sacré. De plus, en nous dévisageant avec tant d’insistante curiosité, ce nu nous fait prendre conscience de la nudité cachée sous nos vêtements. L’Ignudo nous dénude !

Le second détail se constate dans l’un des tableaux de la Genèse Sacrifice de Noé où l’on nous montre que deux sexes masculins sont manipulés avec délicatesse par leur propriétaire pour des raisons de confort intime. Michel-Ange introduit ici une nouvelle composante du nu absolument inédite, à savoir la représentation du sexe mâle non comme un appendice inévitable, et pour tout dire regrettable, mais comme un « organe à part entière, vivant et observé pour lui-même ». Nos contemporains n’ont pu découvrir que très récemment la Création du monde de Courbet. Mais Courbet n’a fait que donner à voir un sexe, alors que Michel-Ange trois siècles plus tôt avait poussé la témérité jusqu’à montrer un sexe touché. « Personne, jusqu’à ce jour, remarque l’auteur, n’a osé mentionner son audace, probablement parce que personne n’a même osé la voir. Pas lui, pas ça ! Le choc est tel qu’il provoque un coma visuel. »

Le troisième détail est à chercher dans le dernier tableau de la Genèse, l’Ivresse de Noé où, à lire M. Masson, on se convainc que Michel-Ange a totalement subverti la scène fameuse de la dénudation de Noé en une partie carrée homosexuelle et incestueuse, réunissant Noé et ses trois fils, avec en prime une érection masculine, certes stylisée, mais vérifiable – cas unique dans l’iconographie chrétienne. Brisé, le tabou absolu ! A ce point de notre initiation, nous sommes invités à repérer d’autres Ignudi dans la voûte ensorceleuse. Voici d’abord l’éphèbe nu qui tient compagnie à la célébrissime Sybille de Delphes, tellement cartepostalisée qu’on ne remarque plus ses gros yeux de génisse et sa bouche mollasse. Bien intéressant ce beau garçon au dos musclé et à la raie des fesses dévoilée et soulignée. On le voit lire les pages blanches d’un livre sans texte et sans image, écrit avec une lumière forcément divine, à laquelle il se livre sans défense. Voici ensuite Adam lui-même au moment de sa création, encore androgyne, alangui, effleuré du doigt par Dieu le Père avec « une délicatesse d’amant ». Voici enfin le Christ du Jugement dernier au fond du chœur, en jeune dieu antique, la nudité à peine voilée.

Ici le scandale est à son comble, car dans les postures des Ignudi, Michel-Ange, à suivre notre auteur, nous fait voir une homosexualité passive. Lorsque des hommes, comme par exemple saint Jean de la Croix dans leur élan mystique se sentent féminisés, c’est sur le mode sentimental qu’ils en font l’aveu. « Ici, au contraire, l’acte physique est évoqué dans toute sa crudité ». Or cet acte, généralement tenu pour salace, malsain et même pour certains satanique, est aussi présenté par l’artiste comme la posture qui permet à la lumière divine de pénétrer en l’homme. Les Ignudi sont indifférentes au pouvoir, ils ont renoncé à des signes extérieurs – le vêtement – et ils se donnent et s’abandonnent. Homosexuels passifs et réprouvés comme tels par la société, en se dépouillant plus encore, ils peuvent orienter leur inclination vers le divin « et passer de l’abandon physique à l’abandon spirituel », et ce faisant préfigurent Jésus. Michel-Ange, ce « pur chrétien », reprend la thématique du Christ, prétend M. Masson, il en réactive le dynamisme en introduisant un cas de figure totalement imprévu, « mais rigoureusement conforme au message évangélique ». Sans doute la nudité a-t-elle été aussi un piège tendu par Michel Ange. Le débat s’est cantonné à l’indécence, la réaction se bornant à une pitoyable reculottée. Les braghettoni occupent le terrain – jusqu’à ce jour, puisque la dernière restauration n’a pas permis de restituer la nudité originelle de tous les personnages. Nul n’a vraiment songé à condamner le divin artiste pour ses idées religieuses.

« Si l’Eglise a fermé les yeux, c’est sans doute curieusement quelle n’a pas vu ». Etrange conclusion de ce livre époustouflant. Si l’Eglise n’a pas vu, avait-elle besoin de fermer les yeux ?

P.S. : Pour éviter au lecteur un tournis inutile, signalons une erreur d’orientation au bas de la page 46 : dans le texte l’ouest doit être mis à la place de l’est, et vice-versa…


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