L’Observatoire des religions

Entretien avec Pascale Fautrier

Questionnaire

jeudi 7 juin 2007

Université du Havre/New York University in France

Ce petit questionnaire m’a laissée perplexe. On dirait des questions de cours à Sciences Po. La question religieuse ne m’a jamais intéressée - ou peut-être vers 8 ans, 8 ans et demi, quand j’ai décidé de prier tous les soirs un bon dieu de ma fantaisie à qui je promettais de moins faire de bêtises le lendemain. J’ai été tenue à l’écart de tout enseignement ou pratique religieuse (excepté le communisme, mais je ne crois pas que ça entre dans vos cadres, ce serait à voir). Je me suis intéressée à l’histoire du Christ petite parce que j’étais tombée par hasard sur une publication pour enfants racontant le calvaire. J’ai eu un mal de chien à soutirer le moindre renseignement sur cette affaire à mes parents et grand-parents tous aussi réticents les uns que les autres. A la même époque, j’avais dégoté au fond d’un placard le missel de jeune fille de ma grand-mère, et je me suis avisée d’accompagner à la messe un dimanche la femme du médecin de nos amis. Au retour, mon grand-père m’attendait sur le seuil de la maison un martinet à la main, hurlant qu’il voulait m’administrer une mémorable fessée pour l’avoir déshonoré aux yeux du quartier : mon grand-père paternel bourguignon était le fils d’un bedeau très pieux et complètement alcoolique, suicidé d’alcool à 36 ans, et il a été élevé (à coups de martinets) par des prêtres qui ne lui donnait pas assez à manger ; sa plaisanterie favorite c’était sous la robe des curés (des cafards), il n’y a que honte et ignominie.

Du reste je suis toujours ignare sur la question (du mal à nommer les différents éléments du "mobilier" d’une église, ce dont je me suis rendue compte en faisant visiter Notre-Dame à mon fils), je consulte les dictionnaires à la première occasion. Je n’ai découvert la bible qu’en fac, c’est-à-dire très tard (je n’en ai lu que les cinq premiers livres et des sondages par-ci par là au gré de mes besoins - dans les évangiles pareillement) et je n’ai jamais mis le nez dans le Coran. Je me suis intéressée récemment au taoïsme et à l’histoire de la pensée chinoise par pure curiosité intellectuelle également (je fais du yoga et du taï-chi mais c’est plutôt par goût d’aller chercher ce qui m’est contraire - j’ai beaucoup aimé le petit livre de Malraux La tentation de l’Occident.) J’ai appartenu à un parti trotskiste dont la plus notable des caractéristiques c’est d’être hyperlaïcard et autres accointances franc-maçonnes et anarcho-syndicalistes. Du côté maternel, mon grand-père maternel vendéen était plus ou moins franc-maçon, et fasciné par les grand-seigneurs frondeurs et libertins du XVIIème siècle. Ma mère (pas mon père évidemment) a reçu par sa mère une éducation religieuse avant de se convertir au kantisme pendant ses études de philosophie. Je ne suis évidemment pas baptisée.

Pendant mes études, j’ai senti le besoin de comprendre les racines culturelles d’une religiosité dont je ne me sentais pas, malgré tout cela, exempte, et qui pouvait aussi bien, j’en avais l’intuition, passer en fraude dans le bagage républicain, révolutionnaire et communiste que j’ai essentiellement reçu en héritage.

J’aime bien les rites, et j’ai toujours aimé les églises de préférence italiennes (que j’ai assidûment visitées avec mes parents pour des raisons d’art - mais va savoir... - , et j’ai continué), et j’ai bien aimé les cérémonies du jubilée du troisième millénaire à la télévision (que je regarde très peu). J’ai rêvé il y a vingt ans de cela que j’"occupais" soudain la vastitude de Saint-Pierre de Rome comme par inflation d’un désir intérieur au contenu incertain... C’était d’ailleurs peut-être Notre-Dame de Paris - interprétation psychanalytique en work in progress... Depuis que j’enseigne et que je suis confrontée notamment aux convictions religieuses musulmanes plus ou moins orthodoxes de certains de mes étudiants, ou par ailleurs, au retour à des pratiques religieuses chez des amis juifs jusqu’à présent parfaitement athées, après une phase de "compréhension"et de recherche d’informations sur les monothéismes, je passe en ce moment par une phase d’agacement profond envers toutes les pratiques religieuses : remontent en moi les vieux réflexes universalistes et laïcards. J’ai plutôt tendance à considérer que le retour du religieux est une catastrophe planétaire, je suis contre le subventionnement par l’état d’écoles confessionnelles qui refusent d’accepter les enfants athées ou issus d’autres religions. Je suis pour l’enseignement de l’histoire des religions à l’école (laïque, gratuite et obligatoire).

Quant à l’encadrement par l’état des institutions religieuses présentes sur le territoire français, je suis pour, à condition de ne pas favoriser les plus riches ou les plus réactionnaires (j’ai l’impression que c’est ce qui s’est passé avec l’Islam de France, mais mes informations sont franchement lacunaires), quelle que soit la religion. Je suis pour la prise en charge par les collectivités locales ou l’état de la construction ou la réparation de lieux de culte dignes (pour éviter leur financement par des puissances étrangères, étatiques ou non, et il ne s’agit pas seulement des mosquées, mais aussi de lieux de cultes bouddhistes ou des nouvelles églises protestantes).

Quant à l’affaire du foulard, j’étais, je suis toujours contre l’exclusion des jeunes filles, parce que les cas étaient ridiculement peu nombreux et peu significatifs, et pour ne pas victimiser davantage (les jeunes filles issues de l’immigration) une population qui subit des contraintes de tous ordres avec des effets double bind. Ce ne sont pas les signes de l’obscurantisme religieux qu’il faut combattre pied à pied, c’est lui-même - notamment à l’école, par le refus des morales stérilisantes (notamment en matière de sexualité) sans tomber dans le pédagogisme soixante-huitard (pas facile), et de toutes les formes de misogynie (j’ai fondé une association pour soutenir ou concevoir des évènements rendant hommage à Simone de Beauvoir, l’auteur du Deuxième sexe comme vous savez, à l’occasion du centenaire de sa naissance l’année prochaine, ce n’est pas du luxe dans un tel contexte de retour du religieux, je pense que les femmes sont en première ligne, je vous en dis plus si ça vous intéresse). Quant aux présidentielles : je sais seulement qu’un des aspects du programme sarkosyste, c’est de faire prendre en charge par la religion (en particulier l’Islam), et par la police, la question du retour à l’ordre social - de s’appuyer sur les autorités religieuses pour réparer le vieux tissu civilisationnel troué - comme s’il n’avait pas toujours été que peau de chagrin. Je pense que c’est une erreur de tactique et de stratégie, et un calcul à très courte vue, sans réflexion historique, et très classiquement de droite. Mais je crains que les autres candidats se dédouanent de toute réflexion sous couvert de quelques mots d’ordre courts.

Historiquement, je pense que le XXème siècle aura été le siècle de l’aboutissement et de la mondialisation du cycle révolutionnaire (historique) ouvert par la Révolution française ; je crois que les communismes n’auront été qu’un moment d’accélération et de cristallisation particulièrement violent d’un mouvement général d’universalisation des idéaux laïcs corollairement à l’unification culturelle planétaire nécessaire à la mondialisation du capitalisme, et je ne suis pas sûre que ce mouvement contrairement aux apparences, ne soit pas en train de se poursuivre.

Une autre question est celle de la religiosité : soit cette difficulté irréductible pour chacun d’avoir la capacité de penser l’infini de l’être (ça ne commence pas, ça ne finit pas) en s’éprouvant finis, et partant de croire pouvoir résoudre le mystère de l’être (la vieille question métaphysique pourquoi quelque chose plutôt que rien) en la réduisant à la question de l’origine. Ca résistera toujours et ça fera toujours de la question et donc de la transcendance, plus ou moins balisée en rites plus ou moins obsessionnels plus ou moins institutionnalisés - autant de défenses contre l’angoisse. Mais la vraie question du XXIème siècle, ce n’est pas la spiritualité, c’est le rapport effectif entre les puissances publiques (pas seulement l’état) et la prise en charge de ce besoin de transcendance et de spiritualité. Je crois que là les jeux sont ouverts. La position de Sarkosy me paraît la seule à être à la hauteur de l’enjeu, mais la réponse est seulement conservatrice – classiquement de droite, si l’on souvient de ce que c’est que la droite française au XIXème siècle (jusqu’à l’affaire Dreyfus au moins) et sa connivence avec l’église catholique.

Pour la gauche, ce sont les rapports du politique et de la religiosité qui sont à penser, et l’affirmation d’un véritable agnosticisme sinon d’un athéisme – au-delà du traditionnel positivisme industrieux - , dont personne ne semble capable. Mais c’est là que les choses intéressantes se passeront. Pour le reste, soubresauts plus ou moins vivaces du vieux monde.


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