L’Observatoire des religions

Guy Millière

jeudi 7 juin 2007

Président de l’Institut Turgot

Trouvez-vous que les questions religieuses occupent une place suffisante dans la campagne présidentielle française ? Non. Je pense particulièrement que la question du statut de l’islam est laissée de côté. Le problème essentiel n’est pas l’islam en tant que religion, mais le fait que, dans l’islam, la ligne de démarcation entre ce qui relève du religieux et ce qui relève du politique est relativement floue. Un autre problème posé par l’islam est celui de l’égalité de droit entre les hommes et les femmes. En laissant tout cela de côté, on ne contribue pas à aider ceux qui entendent faire évoluer l’islam vers la modernité. On laisse les modérés subir l’intimidation des radicaux. Laisser de côté la question du statut de l’islam aura très vraisemblablement des conséquences lourdes dans le futur. Certaines de ces conséquences sont là, déjà.

Qu’attendez-vous du prochain Président de la République française en matière religieuse (budget des cultes, enseignement, presse, législation en matière notamment de mariage, d’avortement, d’euthanasie, de procréation ? Et en matière de sectes ?

Je pense que le gouvernement n’a pas à financer les religions ou la construction d’édifices religieux. Je pense aussi que fait partie du rôle d’un gouvernement la surveillance de flux financiers venus de l’étranger et venant alimenter un culte religieux au sein duquel les frontières séparant politique et religion, voire religion et terrorisme ne seraient pas clairement tracées.

Je suis en faveur du libre choix de l’école par les parents, et je pense en même temps que la règle devrait être que l’enseignement des religions n’a pas sa place à l’école, qui est destinée à transmettre des connaissances et non des croyances.

Je pense que des écoles privées confessionnelles peuvent exister, mais que rien dans l’enseignement qui s’y trouve dispensé ne peut venir contredire les principes fondamentaux du droit et de l’égalité de droit. Et je pense qu’il faut être très vigilant sur ce point.

Je pense que la presse doit être libre, que la loi du 29 juillet 1881 toujours en vigueur reste liberticide.
Je pense que tout doit pouvoir être publié, sauf ce qui tombe sous le coup de ce que, dans le monde qui parle anglais, on appelle la « loi commune ». Ne devraient être condamnées donc, que les incitations au vol, au meurtre, au viol, à la violence, à la haine raciale. Je suis en faveur de la liberté religieuse et je pense que toute religion qui ne contrevient pas aux droits fondamentaux des êtres humains a le droit d’exister. Je ne fais pas de différence entre une religion qu’on tient pour telle et ce qu’on appelle secte. La notion de secte me semble très mal fondée. Je ne vois pas pourquoi, si on considère certaines religions qui ne contreviennent pas aux droits fondamentaux des êtres humains sont des sectes, on ne devrait pas considérer comme sectes certains partis politiques qui, eux, prônent des violations des droits fondamentaux des êtres humains. Je me refuse à parler de sectes. Je considère qu’il y a des grandes religions et des petites religions. Je pense que le communisme sous toutes ses formes est une religion, mais je ne vois pas pourquoi on interdirait à des communistes pratiquants de se rendre à des réunions de cellule, sauf s’ils se proposent de passer en pratique à la violation concrète des droits fondamentaux de l’être humain.

Trouvez-vous que le traitement des religions en France a été équitable au cours du dernier quinquennat ? Non, pas du tout. Je pense que les cinq années qui viennent de s’écouler ont été marquées par l’hypocrisie et la lâcheté en ce domaine. La dissémination d’un discours islamiste de type totalitaire a été tolérée. Aucun débat clair sur le sujet n’a eu lieu. La polygamie et le mariage forcé sont, de facto, tolérés. Des mouvements intégristes tels que l’UOIF ne se voient poser aucune question qui fâche, bien qu’ils soient la branche française des Frères musulmans. La France me semble entrée dans ce que Bat Yeor appelle dans ses livres la dhimmitude.
Cela va de pair avec une absence de principes directeurs clairs en termes de politique étrangère. Je n’ai vu ces dernières années, aucune préférence claire pour les sociétés ouvertes et aucun refus clair du totalitarisme se trouver affirmé. Les exemples de ce que je viens de dire sont légions, de l’attitude de la France vis-à-vis des Etats-Unis ou d’Israël à la position de la France par rapport au conflit en Irak ou par rapport à l’Autorité palestinienne.

Que pensez-vous de la notion « Islam de France » mise en circulation par le Ministre français de l’Intérieur ? Voudriez-vous d’un christianisme de France, d’un judaïsme de France, etc… ? Je pense que la notion d’islam de France n’a aucun sens. L’islam est pluriel, multiple, mais ses diverses branches ne connaissent pas de frontières. Penser qu’on pourrait créer un islam de France totalement détaché de l’évolution globale de l’islam dans le reste du monde est à mes yeux une ineptie qui ne résiste pas à l’examen. Nul ne parle d’un christianisme ou d’un judaïsme français qui serait détaché du christianisme ou du judaïsme mondial parce que chacun comprend que ce serait absurde. Je vois dans la notion d’islam de France une façon tout à la fois d’essayer de rassurer la population française en lui disant que la France aura un islam « particulier », et une façon d’éviter toute forme de débat sur l’islam en général, ce sont là deux symptômes supplémentaires de la dhimmitude.

Comment situez-vous la France par rapport à ses voisins européens sur ces questions ? e pense que l’attitude française sur la question centrale, celle de l’islam, ressemble beaucoup, hélas, à celle qu’on rencontre dans les autres pays européens. La dhimmitude est un problème européen. Bat Yeor en a traité dans un livre lumineux, mais ont on a trop peu parlé (et pour cause) : Eurabia.

Autres remarques ? Ou bien la question centrale, celle de l’islam, sera posée au cours du prochain quinquennat, ou nous risquons d’avancer encore dans la direction de la dhimmitude, et donc dans la direction du déclin. La France ne pourra retrouver la voie de la prospérité que si ceux qui sont porteurs d’un fort capital intellectuel cessent de la fuir, si elle cesse de voir s’accroître les zones de non droit, si elle s’affirme à nouveau comme une société ouverte, appartenant pleinement à un ensemble civilisationnel qui a donné naissance aux idées de liberté de parole, de liberté individuelle, de liberté d’entreprise, d’égalité de droit entre les êtres humains, de prééminence de la connaissance sur la croyance. Le choix est entre retrouver la voie de la prospérité, et cela implique tout ce que je viens d’énoncer, ou poursuite du déclin.


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