L’Observatoire des religions

Entretien avec François-Georges Dreyfus

jeudi 7 juin 2007

professeur émérite à la Sorbonne ( Paris 4)
et associé à la faculté de théologie réformée d’Aix en Provence

Commençons si vous le voulez par cette question de l’islam de France ». Comment l’entendez-vous ?

Je l’entends comme un islam qui se francise, qui se laïcise, un peu comme Atatürk a fait de l’islam un islam de Turquie, sans polygamie, sans voile, sans signes extérieurs religieux.

Comme aussi l’islam de Bourguiba en Tunisie ?

Tout à fait. Du reste, c’est le même modèle. Le Destour, le parti de Bourguiba, était d’inspiration « jeune-turque ». Donc c’est à cela que je pense, avec des facultés de théologie musulmane, comme il y en a en Turquie, ou en Allemagne. Si les prêtres catholiques allemands sont mieux formés que leurs homologues français, c’est que depuis Bismarck ils sont obligés d’aller en Faculté de Théologie, et non plus dans des séminaires.

N’apprenait-on rien dans les séminaires ?

Pas grand chose. Il suffit de lire les Cahiers du Cardinal Baudrillart pour s’en convaincre. Il n’arrête pas de fustiger la médiocrité de ces institutions…

L’ « islam de France » me fait penser aussi au judaïsme de France. Il faut remonter à Napoléon 1er pour le comprendre. L’empereur a convoqué un Grand Sanhédrin pour poser toutes sortes de questions aux juifs, notamment sur la polygamie, encore autorisée à cette époque dans la communauté juive. Il aboutit ainsi au décret de mars 1808, c’est-à-dire à une francisation des mœurs juives - décret qui était lui-même une suite à celui de la Convention du 20 septembre 1798 sur l’émancipation des juifs, le même jour que la Proclamation de la République.

Donc l’ « islam de France » pourrait être un islam modernisé à la manière d’Atatürk, facteur non seulement d’intégration économique et social, mais aussi d’assimilation. Les vielles familles juives askénases ont ainsi été assimilées. Alors que les Sépharades commencent seulement à s’assimiler.

Il aurait fallu faire avec les musulmans ce qu’on avait fait avec les juifs ?

Il se trouve que dans la classe politique personne ne se souvenait de l’œuvre de Napoléon dans ce domaine.

Aussi bien Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas convoqué un « sanhédrin » musulman. Il a créé le Conseil musulman sans demander à ses membres de renoncer à certains textes. Du coup son « islam de France » est un peu bancal.

Le rapport de forces n’est pas le même …

Certes, au début du 19e siècle, les juifs ne représentent que 1% de la population française.

Mais la notion d’ « islam de France » est-elle compatible avec l’islam lui-même ?

On a le même problème avec le catholicisme. Il n’empêche que le catholicisme français s’appuie sur une vielle tradition gallicane française, qui ne peut évidemment pas exister chez les musulmans.

C’est tout le problème de la formation des imams que vous posez là..

Exactement.

Dans les années 1980, Etienne Trocmé, doyen de la Faculté de Strasbourg, avait eu l’idée de créer une Faculté de Théologie Musulmane – ce qui aurait été possible étant donné le régime particulier de l’Alsace en matière religieuse. A l’époque j’étais adjoint au maire de Strasbourg et j’ai trouvé l’idée judicieuse. Et j’étais prêt à m’engager dans cette voie. Mais le projet a avorté à cause de l’opposition des laïcs à Strasbourg et à Paris. Les partis de droite n’ont pas compris l’intérêt du projet. A l’époque Michel Rocard était premier ministre. Une occasion historique a été manquée. A Strasbourg il y a trois islams : le marocain, l’algérien, et le turc. Je suis allé voir le général-commandant de la place qui avait sous ses ordres un régiment de tirailleurs algériens, et je lui ai dit que je cherchais un imam. Il m’a répondu : ça tombe bien l’un de mes capitaines est « hadj » (il avait fait le pèlerinage de La Mecque Donc on en a fait un imam. Les Turcs étaient furieux ; ils avaient peur de perdre le contrôle de la communauté musulmane de Strasbourg. Eux non plus ne voulaient pas d’une Faculté de Théologie musulmane, qu’ils n’auraient pu contrôler .

Les chrétiens n’ont-ils pas eux aussi un problème avec la loi ? Par exemple en matière d’avortement, de procréation ?

Il faudrait que s’établisse entre eux un certain consensus. Prenons l’exemple du mariage homosexuel. A Lyon, en mars 2007, l’archevêque, le Grand Rabbin, l’Imam et le pasteur luthérien signent un texte contre le ce genre de mariage, qu’il considère comme totalement contraire à l’enseignement de la Bible. Mais les Réformés sont contre ce texte ! De même, fin mars, catholiques et juifs se mettent d’accord sur le problème de l’euthanasie. Mais leur texte n’est pas contre-signé par les protestants !

Un médecin chrétien peut-il refuser d’avorter une cliente qui le lui demande ?

Juridiquement, il en a le droit. Du reste, nombre de cliniques privées n’acceptent l’avortement. D’où les listes d’attente que l’on constate dans les hôpitaux publics qui obligent les candidates à aller se faire avorter hors de France.

Quelle est votre position ?

Je trouve très bien la loi israélienne qui oblige à trois consultations distinctes avant de donner l’autorisation d’avorter, quitte, s’il y a refus, à ecclésiastique que l’enfant à naître soit pris en charge par l’Etat.

Une patiente musulman a-t-elle le droit de refuser d’être examinée par un médecin homme ?

Certainement pas. C’est justement ce genre de question qui aurait du être réglé devant un « sanhédrin » musulman.

Quid des lycées musulmans ?

On ne peut pas être contre si on est pour la liberté d’enseignement. J’ai toujours reproché aux protestants français d’avoir, en 1883, complètement largué leurs écoles et tout donné à l’Etat. C’est à cause des Réformés. Les Luthériens n’auraient pas commis cette erreur, mais ils étaient minoritaires.

Comment expliquer l’étatisme des réformés ?

Comme pour les juifs, l’Etat leur apparaît comme un protecteur.

Et le financement des cultes, doit-il être public ?

Dans beaucoup de communes française, les églises tombent en décrépitude faute de moyens. Les municipalités ne vont pas faire de démarche pour obtenir des subventions, surtout si elles sont socialistes. L’Eglise devrait pouvoir le faire, mais pour cela il faut revenir sur la loi de 1905. C’est le même problème pour les musulmans. Ils n’ont pas les moyens de financer leur mosquée, à moins de faire appel à des subventions étrangères. Même pendant l’époque coloniale. Rappelons que la Grande Mosquée a été financée par le Gouvernement général d’Alger.


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