L’Observatoire des religions

Le "miracle" de la Septante

Entretien avec Alexis Léonas, auteur de L’Aube des traducteurs, De l’hébreu au grec : traducteurs et lecteurs de la Bible des Septante (3e siècle avant J. -C. – 4e siècle après J. -C. ), Editions du Cerf, 2007

vendredi 8 juin 2007

En quoi la traduction de la Bible en grec au 3e siècle avant J. -C. est un événement unique ? et fondateur pour toute traduction ?

Pour nous, la traduction est quelque chose qui va de soi. Il n’en était pas de même pour l’Antiquité classique où la démarche de traduire était presque inconnue : on y recourrait en des cas pratiques (par exemple en diplomatie), mais jamais pour la transmission et la diffusion d’idées. C’est dans ce contexte que la traduction grecque de la Bible acquiert une importance fondamentale. Face à la méfiance que l’Antiquité éprouvait vis-à-vis de toute traduction, la Septante ouvre une nouvelle voie. Le statut dont la Bible traduite en grec a pu se réclamer – que ce statut ait comme fondation un miracle, ne change rien aux conséquences – établit un précédent important : à la suite du Pentateuque, d’autres livres, bibliques et extra-bibliques, pouvaient se diffuser par le moyen de la traduction. La civilisation occidentale, pour laquelle la traduction est devenue une chose évidente, doit cet héritage à la réussite de l’entreprise des soixante-dix traducteurs.

Qui sont les traducteurs, au-delà de la légende ?

Au-delà de la légende, presque rien n’est connu de ces traducteurs. Ainsi ne peut-on faire autrement que de tenter des approximations sur leur milieu. Le travail qu’ils nous ont légué laisse entrevoir une culture biblique très étendue pour l’époque. Un milieu communautaire juif – disons d’Alexandrie, mais non sans rapport avec la Palestine – s’impose comme le lieu où de telles compétences pouvaient exister. La commission royale dont nous parle la légende a été souvent mise en doute, mais elle pourrait peut-être aider à expliquer le statut que la Bible grecque s’est acquis dans le judaïsme hellénistique, statut que le Targum, traduction araméenne, également issue de l’usage communautaire, n’a jamais pu obtenir.

Toute traduction n’est-elle pas « trahison » ? Celle-ci ne le serait-elle pas par ce « miracle » dont vous parlez dans votre livre ?

Traduction n’est pas « trahison » ! Comme j’essaye de l’expliquer dans mon livre, pour comprendre le mécanisme de traduction il est impératif de dépasser l’opposition « fidèle – infidèle ». Nous revenons à la problématique du statut du texte traduit : pour pouvoir « trahir », pour être infidèle, il faut d’abord être marié, ou du moins lié par un contrat. Dans le cas de la traduction ce contrat consiste en l’acceptation de la traduction comme démarche légitime de reproduction d’un texte. Or cette acceptation ne pourrait jamais se faire sur une base expérimentale, puisque toute traduction contient assez d’écarts par rapport au texte-source pour invalider cette démarche. Elle doit donc être préalable à toute traduction donnée et c’est justement dans cette perspective que le miraculeux dans la légende des Septante devient significatif. C’est un « miracle fondateur » et on peut bien dire que si ce miracle n’existait pas il aurait fallu l’inventer, sinon la traduction serait restée une sorte d’aide à l’étude, d’exercice d’écolier ou de paraphrase suspecte.

Il y a tout de même quelques nuances : le verset : « Tu ne blasphémeras pas Dieu ni un chef de ton peuple (Exode 22, 27) est devenu dans la Septante : « Tu ne blasphémeras pas les dieux », ce qui implique un certain respect pour les dieux païens et devient, dans le style de Philon : « Il faut se retenir de les insulter, pour qu’aucun des disciples de Moïse ne s’habitue à traiter à la légère, d’une façon générale, le nom de Dieu. » ; « c’est pourquoi Moïse a prescrit de ne pas tenir des propos inconsidérés ou d’outrager sans retenue les dieux que les autres hommes reconnaissent. » La Bible hébraïque enseigne-t-elle une semblable tolérance, particulièrement nécessaire à Alexandrie où les juifs cohabitent, non sans difficulté, avec les Grecs et les Egyptiens ?

La réponse à cette question pourrait se dérouler sur les deux plans différents. D’abord, nous voyons que la traduction de ‘Elohim par le pluriel « dieux » est grammaticalement correcte, le mot étant techniquement un pluriel, et que la Septante s’est servie de cette option en Genèse 3,5 (« vous seriez comme les dieux connaissant le bien et le mal »). Les Targums, dans le même verset, traduisent ‘Elohim par « juges » ce qui confirme la tradition de lecture au pluriel. D’ailleurs, l’exégèse rabbinique, s’appuyant sur le Psaume 82, 1, remplace souvent « Dieu » par « juge » et il semble probable que les traducteurs de la Septante suivaient la même logique : pour eux, le verset d’Exode 22, 27 ne parle pas de Dieu, mais du respect minimum (« tu ne maudiras pas ») pour les pouvoirs qui lui sont bien inférieurs. Sur un plan plus général, il est très important d’éviter, dans les comparaisons de ce genre, de penser que nous avons une compréhension de la Bible hébraïque indépendante de celle des siècles antérieurs. Toute grande que notre science biblique puisse paraître, il faut se rendre compte qu’elle est fondée sur l’exégèse des siècles précédents et que notamment notre compréhension de ce qui « doit être » contenu dans la Bible hébraïque est largement fondée sur les développements exégétiques qui ont la Septante pour source. Certes, il n’est pas impossible d’attribuer aux traducteurs l’intention de modifier ou d’actualiser le message biblique, cependant il semble plus fructueux d’essayer de comprendre, à partir de leur traduction, quel était le message accessible à leur époque. Faute d’avoir une « ligne directe » vers le sens de l’hébreu, nous ne pouvons ni affirmer ni dénier que la Bible enseigne la tolérance. Tout ce que nous pouvons faire est de relever les « couches » d’exégèse attestées pour Exode 22, 27. Ainsi, on voit que des lecteurs comme Philon ou Origène lui attribuaient ce sens ; si on remonte plus haut dans le temps, on voit que les traducteurs, quoique suivant une logique toute autre, avaient attribué à ce texte un sens qui n’était pas exclusif de cette interprétation. Et pour voir plus loin il faudrait un autre télescope.

Plus généralement, la Septante, toute fidèle qu’elle soit, ne conduit-elle pas à helléniser, voire philosopher le message biblique pour le rendre comestible à un lecteur grec ? Par exemple, l’emploi du terme  Θεος (théos) dans la Septante est-elle compatible avec la métaphysique créationniste de la Bible, tout à fait étrangère à la métaphysique classique grecque ?

Je ne pense pas que la métaphysique créationniste de la Bible est « tout à fait étrangère » à la métaphysique grecque. Même si la Bible n’est pas un texte philosophique « à la grecque », une grande part de son contenu relève de la pensée philosophique et a été repérée comme telle dès la plus haute Antiquité. Les traducteurs n’avaient pas besoin d’ « helléniser », ni de « philosopher » ce texte pour qu’il délivre un message perceptible aux philosophes. Evidemment, la grille que chaque lecteur utilise pour interpréter un texte peut être plus ou moins adaptée. Les exemples de la réception « philosophique » de la Septante que je donne dans mon livre peuvent paraître naïfs ou simplistes sur le plan intellectuel, cependant ils montrent quel attrait les profondeurs philosophiques de la Bible avaient pour les Grecs. On peut dire qu’une grande partie de la littérature théologique chrétienne est née de ces tentatives de philosophes pour affronter la Bible. Quant à la justesse de l’usage du mot Θεος pour désigner la Divinité biblique, je crains que la réponse dépende entièrement de notre prise de position idéologique ou dogmatique et n’ait rien à voir avec l’étude de la Septante. Sans entamer le débat, constatons que les traducteurs de la Septante percevaient ce terme comme adéquat.

La dénomination de « peuple philosophe » appliquée aux juifs de l’Antiquité ne vient-elle pas de la lecture grecque de la Bible ?

Sans en être la cause unique, la lecture de la Septante pouvait être une des raisons de cette désignation. Comme je viens de le dire, le côté « philosophique » de la Bible a été très bien repéré dans l’Antiquité et même par les lecteurs qui n’avaient pas beaucoup d’intérêt pour le message religieux. En général, la présence d’un livre gouvernant le comportement d’un groupe et d’un individu devait être perçue comme un fait philosophique. La Grèce a connu des écoles philosophiques, dont les membres se soumettaient à une règle compliquée et même à un régime alimentaire (p. ex. les Pythagoriciens) et ces modèles devaient contribuer à l’image « philosophique » du peuple du livre.

A la fin de votre livre, vous faîtes allusion au théosophe de La Mecque, Waraqah inb Naufal, qui aurait salué en Mahomet « le prophète de cette nation ». « Le « Nâmûs » évoqué par Waraqah n’est autre, remarquez-vous, que le Nomos, la Loi – le titre grec des cinq livres dans la version des Septante ! ». Comme l’hébreu de la Bible, l’arabe du Coran est sacré. Comment expliquer que lui n’ait pas été traduit ? Ne prétend-il pas être lui-même intraduisible ? Et n’avons pas là un indice significatif des relations respectives du judaïsme et de l’islam avec le monde qui leur est extérieur ?

La comparaison avec le Coran est en effet très intéressante. Ce n’est pas tout à fait exact qu’il n’ait pas été traduit : il existe rien moins que 48 traductions persanes et plus de 70 traductions dans les langues turques faites entre le Moyen Age et l’époque pré-moderne. Ce qui distingue ces versions, mais aussi les versions plus récentes, est le problème de leur statut : pour le monde islamique ce ne sont que des « explications » ou des « paraphrases » du Coran. Je dois revenir ici à mes propos initiaux : nous devons notre confiance dans les traductions au fait que la Septante ait été « miraculeusement » acceptée comme le substitut parfait du texte hébreu. Cette acceptation a permis à la démarche de traduction de s’épanouir, « sous le signe de la Septante », dans un univers culturel qui l’ignorait a priori. L’attitude du judaïsme rabbinique envers la Torah ou de l’islam orthodoxe envers le Coran témoignent de la même situation culturelle que dans l’Antiquité avant la venue de la Septante : ils pratiquent la traduction sans reconnaître sa validité universelle. Le livre sacré mis à part, le monde musulman a poursuivi, pendant tout le Moyen Age, une activité de traduction tout à fait acharnée et nous devons à cette activité la préservation de nombreux textes de l’Antiquité classique. Le Coran se définit souvent comme une révélation « en arabe » (Sourate 12,2 26,195 46,12 etc.), ce qui peut être compris comme une affirmation de sa clarté et de son accessibilité aux contemporains du Prophète ; mais on peut bien sûr lire ces indications à la lettre, auquel cas le langage devient partie intégrante de la révélation et la traduction devient donc simplement hors de propos. J’arrive enfin à la dernière question qui porte sur la traduction comme indice de l’attitude envers le monde extérieur, pour constater qu’il est difficile de dresser une comparaison fiable. Il est vrai que le judaïsme du Second Temple, et plus précisément son volet alexandrin, a pu donner naissance à un phénomène comme la Septante. Cependant les bénéfices de cette innovation ont été récoltés par le monde gréco-romain devenu entre-temps chrétien, alors que le judaïsme rabbinique a opéré un retour sur son héritage et professe – jusqu’à nos jours – la Torah en hébreu comme son texte sacré que nulle traduction ne saurait remplacer. Ainsi voit-on l’alternance de périodes d’ouverture et de fermeture à l’intérieur d’un continuum socio-religieux. L’islam arrive sur la scène historique quand ces développements se sont déjà produits : la traduction était cultivée dans le monde chrétien, l’étude de la Torah en hébreu fleurissait dans l’univers juif. Sans être spécialiste de la question je dirais que l’attitude musulmane tente de combiner l’expérience culturelle des deux « peuples du livre ». La traduction sera donc généreusement pratiquée pour les textes philosophiques et littéraires, tandis que le texte sacré est projeté hors du domaine de la traduction.


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