L’Observatoire des religions

L’eros lesbien fait peur

Qu’est ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? par Marie-Jo Bonnet, Odile Jacob, 2004

samedi 9 juin 2007

Ceux qui auraient acheté le livre de Marie-Jo Bonnet pour savoir enfin, comme l’y invite le titre, ce qu’une femme désire quand elle désire une femme, en seront pour leurs frais. Mystère et bouche cousue à ce sujet. « Et c’est tant mieux », nous dit l’auteur dès la deuxième page Cela n’empêche pas la lecture de l’ouvrage d’être fort intéressante et instructive, mais à condition de considérer que son objet principal est de traiter de la « lesbophobie » - avec, comme grosse cerise sur ce gâteau d’amertume, un portrait de Simone de Beauvoir en oiseau de proie d’un genre particulier.
Que signifie l’horrible néologisme ? Mme Bonnet prend soin de nous en donner la définition : « La lesbophobie est une agression sociale de type phallocratique visant les femmes qui désirent les femmes ». Elle peut prendre deux formes : la « passive », lorsqu’elle nie la femme en tant que sujet désirant ; l’ « active » quand elle rejette, marginalise ou stigmatise l’éros lesbien. Dans les deux cas, elle est phallocratique parce qu’elle est fondée « sur la croyance en la toute-puissance symbolique du phallus comme motif organisateur des lois de la Cité ». Ajoutez à cela qu’elle est souvent « insidieuse » ou « rampante » et vous pourrez dîner en ville… L’effroi qu’inspirent les disciples de Sapho remonte à la nuit des temps, dans toutes les cultures et notamment dans la nôtre. L’amour lesbien n’est certes pas interdit dans les Saintes Ecritures, mais il n’est pas non plus toléré. Au contraire de l’amour des garçons, il ne peut être sublimé. Pire, il est ignoré. Ce silence contraste avec la répression ouverte de l’homosexualité masculine en tant que déviance « contre nature », quelles que soient les fondations sociales. Chez les femmes, explique Mme Bonnet, c’est leur rôle dans la société qui est mis en question par le lesbianisme, « car elles n’existent pas en elles-mêmes, hors d’un lien avec leur père, leurs frères ou leur mari ». Qui sont les lesbophobes ? Dans l’ordre de la descente aux enfers de Mme Bonnet vient d’abord la psychanalyse. Elle est accusée ici non seulement de consolider la norme hétérosexuelle, mais encore d’être incapable de comprendre l’homosexualité féminine à cause de présupposés théoriques voulant que la libido soit de nature masculine aussi bien chez la femme que chez l’homme. Et de nous rappeler les échecs de Freud dans ses tentatives d’analyse sur une de ses clients lesbienne, alors même que sa propre fille, Anna était homosexuelle ! D’où cette question iconoclaste de Mme Bonnet : « la théorie freudienne de la féminité ne serait-elle pas une théorie politique qui rend compte, et justifie, de la domination des hommes sur les femmes ? » En tout cas, si l’on juge l’arbre à ses fruits, la lesbophobie du freudisme ne fait pas de doute. Des analystes lesbiennes connues de l’auteur ont dû taire leur orientation sexuelle pour ne pas être mises en quarantaine par leur association. La quarantaine signifie à terme la mort professionnelle des pestiférées puisqu’on ne leur envoie plus de patients et qu’elles ne sont plus « écoutées » dans les congrès psychanalytiques, « si importants, assure-t-elle, pour la discussion des problématiques psychiques ». Deuxième cercle de l’enfer lesbophobique : les hétérosexuelles, à la fois frustrées par les hommes et tentées par les femmes. Dans le genre, elles sont « redoutables » avertit Mme Bonnet, et même « plus redoutables que les hommes dans la mesure où elles sont plus concernées qu’eux par le refoulement des désirs lesbiens ». Bref, « il n’y a pas plus lesbophobe qu’une lesbienne qui s’ignore ». Ecoutez le silence des femmes de pouvoir sur le lesbianisme, nous recommande l’auteur. N’est-il pas assourdissant ? Dans le féminisme bcbg, le lesbianisme fait tache. Troisième cercle : les homosexuels masculins, les gays pour faire court, selon l’affreuse expression en cours. Ceux-là ont révélé assez vite, dans les années 1970, qu’ils étaient aussi misogynes que les gauchistes. A l’époque, soutient Mme Bonnet, le Mouvement de Libération des Femmes était le moteur de la contestation et avait une légitimité que n’avait pas la révolte des gays, « ce qui explique pourquoi ils se sont greffés sur les femmes jusqu’à ce qu’elles ne leur soient plus nécessaires ». Du coup les gays auraient « réocculté » les lesbiennes en se « désoccultant » eux-même . Bien joué ! D’autant que par la suite les gays ont déployé une « force d’institutionnalisation » dans la société qui a laissé loin derrière un féminisme toujours « plus ou moins stigmatisé par les dominants ». C’est que les femmes se sentent toujours « « en visite » dans le monde politique, « tandis que les gays y évoluent comme des poissons dans l’eau ». Le communautarisme gay, horresco referens, serait en passe de devenir une nouvelle forme de lesbophobie institutionnelle. « Animés d’une logique hégémonique qu’ils ne remettent jamais en question, selon les termes de l’auteur, les gays n’hésitent pas à barrer la route aux lesbiennes quand ils arrivent à des positions de pouvoirs ». Tout cela se paye en espèces sonnantes et trébuchantes. « Les femmes connaissent le prix de l’argent » assure Mme Bonnet, qui a épluché les comptes de quelques subventions aux associations, et elle a trouvé que le favoritisme dont profitent les gays est devenu si criant « qu’on s’étonne que le pouvoir politique ferme les yeux ». Où se vérifie la règle que l’aide de l’Etat ne fait qu’attiser les envies… L’emballage de cette nouvelle version de la guerre des sexes est constituée de considérations générales sur la place de l’éros lesbien dans la littérature, depuis la Bible et les poèmes de Sapho jusqu’à Monique Wittig en passant par Mme de Sévigné, dont on nous livre ici un portrait bouleversant, Rosa Bonheur, Marguerite Yourcenar, Violette Leduc. Ne pouvait manquer d’apparaître dans cette galerie Simone de Beauvoir. Mais on ne s’attendait pas à la voir placée au dernier cercle de l’enfer lesbophobique. Ce n’est plus un mystère pour personne, Beauvoir était bi-sexuelle. Dans ses multiples aventures avec ses étudiantes, où elle plaçait Sartre dans une position de voyeur, pas toujours inactif, elle était un prédateur sexuel gourmand, avide, boulimique. Les secrets d’alcôve du couple phare de l’existentialisme ne nous intéresseraient pas si Beauvoir ne s’était évertuée non seulement à nier ses penchants pour les jeunes filles dérangées, mais encore à reprendre à son compte les clichés les plus phallocratiques sur l’éros lesbien. Exemple : la lesbienne « demeure évidemment privée d’organe viril ; elle peut déflorer son amie avec la main ou utiliser un pénis artificiel pour mimer la possession ; elle n’en est pas moins un castrat » (Deuxième Sexe, II, 203). Beauvoir voulut d’abord sauver sa carrière. Sous l’Occupation allemande, devant la police de l’Etat français, qui instruisait la plainte portée par une mère d’élève « pour excitation de mineure à la débauche », elle n’hésita pas à charger son amante pour se parer de toute la respectabilité qui sied à un professeur. Ce mode de défense ne l’empêcha pas « d’être suspendue de l’Education nationale en juin 1943 avant d’être réintégrée à la Libération ». Ensuite, il lui fallait garder Sartre car « elle avait bien plus besoin de lui que lui d’elle pour que ses idées passent dans la société », explique benoîtement Mme Bonnet. Le double langage et la position fausse de Beauvoir qui passe dans le monde entier pour l’émancipatrice des femmes à travers le Deuxième Sexe ont meurtri notre lesbienne militante. Et nous sommes fascinés.

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