L’Observatoire des religions

La brûlure de la beauté

Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art,

samedi 9 juin 2007

D’abord, disons notre frustration. Edouard Pommier avait les moyens d’écrire l’ouvrage que l’on attend en français sur l’inventeur de l’histoire de l’art . Or, nous n’avons droit ici qu’à un recueil d’articles, certes utile au profane, car ces débris d’un livre dont on se plaît à imaginer l’existence étaient dispersés dans une multitude de revues. Le résultat n’en est pas moins accablant : le lecteur doit supporter les trop nombreuses redites que l’éditeur, dans la hâte de publier, a laissé passer. Néanmoins, le génie de Winckelmann est si puissant que sa passion pour la Beauté embrase encore cette broussaille. Et qui s’en approche ne peut faire qu’à son tour il ne brûle. Né en 1717 dans la Vieille Marche, à Stendal (qu’un certain Henri Beyle prendra comme pseudonyme), fils de cordonnier, Johan Joachim Wickelmann étudie la théologie protestante à Halle, puis mène une existence misérable comme précepteur avant de devenir bibliothécaire à Dresde. C’est là qu’il publie son premier écrit, Réflexions sur l’imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la peinture, un essai fulgurant de quarante pages tiré à cinquante exemplaires, très vite traduit en français et en anglais, abondamment lu et commenté dans toute l’Europe.. Puis, il se convertit au catholicisme afin de pouvoir, doté d’une bourse par la cour de Saxe, visiter les antiquités sur place à Rome. C’est ainsi qu’il pourra écrire, entre autres, L’Histoire de l’art de l’Antiquité (1764), devenir préfet des antiquités pontificales et conseiller artistique de son protecteur, le cardinal Albani, grand amateur d’art devant l’Eternel. Il meurt le 8 juin 1768 à Trieste , assassiné par un jeune homme qui tentait de le voler. Goethe, dans son Esquisse d’un portrait de Winckelman, prétend que Johan Joachim s’est converti à la religion romaine parce que le baptême de l’église luthérienne n’avait pas fait de lui un chrétien. Winckelmann serait né et resté un païen. Que la christianisme des Germains soit un vernis trop récent pour recouvrir complètement le paganisme originel, est un topos que l’on retrouvera chez Freud par exemple ; il ne s’applique pas ici. Comme le dit très bien Pommier, la conversion restera chez Winckelman une blessure secrète qui aménage en lui une réserve intime, le « lieu de l’adoration dans le recueillement ». Wickelman serait resté fondamentalement chrétien en ce que, pour lui, l’absolu ne se peut concevoir en dehors de son incarnation. Simplement, l’injonction évangélique : Viens et vois (Jean, I, 46), il l’applique aux oeuvres d’art in situ. In situ, c’est à dire dans l’Etat pontifical, qui est encore un Etat au sens plein du terme. Ô surprise, Winckelmann y découvrira...la liberté. « Tous les matins, confesse-t-il, je lève les mains vers celui qui m’a conduit dans ce pays, où je jouis de la paix, où je jouis de moi-même et où je peux vivre et agir selon mon libre arbitre » Et d’insister : « Car la liberté dont je jouis ici est illimitée, et personne ne me demande ce que je fais ». Winckelman pressent que l’Etat des papes est condamné à disparaître. « La machine va à sa ruine ; je veux parler de celle des prêtres. » Peut-être aurait-il pu inverser l’ordre de causalité et prédire que Rome devait une fois de plus être saccagée parce que la liberté de l’art, la liberté tout court est insupportable dans ce bas monde. Et d’ailleurs il se trompe quand il prédit que « dans cinquante ans, il n’y aura peut-être plus ni prêtres ni pape » dans la Ville Eternelle. « J’ai voulu écrite une histoire de l’art ; et non une histoire des artistes ». D’emblée, Winckelmann s’est inscrit en rupture avec une longue tradition historiographique, particulièrement illustrée par Vasari dans ses célèbres Vite de’ più eccellenti pittori, scultori e architetti (1549). Mais cette histoire radicalement nouvelle ne peut se faire sans une définition du beau. « Les artistes palpent le torse [le fameux Torse du Belvédère], en laissant glisser la main sur les muscles qui serpentent sous la peau et s’écrient : ‘Oh que ça est beau !’. Je n’ai jamais entendu dire pourquoi », s’exclame Winckelman. Hé bien ! il va nous le dire : le sentiment du beau, qui est au-delà de la convoitise, ne s’éveille qu’autour d’un seul objet : le corps de l’homme dans son évidence absolue, celle de sa nudité, dépouillé de ces accidents que sont les vêtements, véritables défroques sociales auxquelles seule la culture grecque a su renoncer. Pour préciser sa théorie esthétique, le premier historien de l’art invente le concept d’indétermination - Unbezichnung , un mot que, selon Pommier, il semble être le premier à avoir forgé dans la langue allemande. » L’indétermination, c’est d’abord l’abandon de la couleur et autres « adjectifs », comme l’eau de source la plus pure, dont la perfection est d’être sans couleur, sans odeur et sans goût. C’est le calme et le recueillement (Stille en allemand). C’est aussi un état de passage vers la plénitude, comme la rosée que Winckelmann préfère à la pluie battante ou l’aurore au plein jour. C’est encore l’indétermination de l‘âge, c’est-à-dire d’une jeunesse qui n’est plus l’enfance, mais pas encore l’âge mûr. Plus fondamentalement encore, c’est l’indétermination des sexes. « Les artistes de l’Antiquité auront observé cette silhouette idéale de la jeunesse. cette silhouette idéale de la jeunesse dans les eunuques [...] les hanches sont plus pleines et ont une échancrure plus forte que dans les corps masculins ; et l’épine dorsale ne se creuse pas aussi fortement que chez nous, si bien que les muscles se montrent moins et que le dos a plus d’unité, comme chez les femmes ». Même observation à propos des hermaphrodites : dans cette nature « mixte », les artistes ont cherché à exprimer l’image d’une beauté « plus élevée » - une image idéale, car « des hermaphrodites, comme ceux que l’art a créés, n’ont sans doute jamais existé. » Cet art n’ayant pu naître que dans les conditions particulières de l’Antiquité grecque, rien ne sert de l’imiter. Seule l’histoire peut s’opposer aux ravages du temps, parce qu’elle acceptation et reconnaissance du temps. Et c’est bien ce à quoi se livre Winckelmann dans son opus magnum. Non sans naïveté, il croira lier le miracle grec à la liberté démocratique. Ce qui sera utilisé sans vergogne par la Révolution française : puisque la France est devenue la « patrie de la liberté », elle est l’héritière légitime des chefs d’œuvre de l’Antiquité. Accueillant à Paris le 9 thermidor an VI (27 juillet 1798) l’Apollon du Belvédère et autres merveilles pillées en Italie par les armées de Bonaparte, un certain, bien nommé, François de Neufchâteau, ministre de l’Intérieur ose s’adresser aux artistes anciens en ces termes : « Lorsque vous éprouviez le tourment de la gloire, aviez-vous le pressentiment du siècle de la liberté ? Oui. C’était pour la France que vous enchantiez vos chefs d’œuvre. Enfin ils ont retrouvé leur destination. » Pommier qualifie ce détournement de l’enseignement de Winckelmann, de « sublime de contresens », d’ « audacieuse manipulation ». Le terme d’imposture aurait été moins inexact.

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