L’Observatoire des religions

Le marqueur social de la chasteté

samedi 9 juin 2007

Dispensés de la circoncision par saint Paul, comment les chrétiens vont-ils se distinguer des païens maintenant qu’ils n’ont plus à s’infliger cette marque au plus intime de la chair masculine qui permet d’identifier le juif ? Le marqueur qui va s’imposer, comme par hasard, concerne aussi le sexe, mais il est tout « moral ». C’est la chasteté, une originalité par rapport aux juifs et aux gréco-romains et qui s’impose aux hommes comme aux femmes.

On ne trouve dans les Evangiles – cela surprendra peut-être le lecteur d’aujourd’hui - aucune apologie positive du mariage. Bien avant que soient mis en forme les Evangiles, Paul va fixer la doctrine du christianisme pour les siècles à venir. Dans l’Epître aux Romains, le cœur humain apparaît endurci à un degré et à une profondeur inconnue du judaïsme de ce temps-là. Dans ce paysage lugubre, les péchés du sexe se pressent au premier plan. La luxure n’a aucune limite chez les païens, suppose l’Apôtre des Gentils, les femmes vont avec les femmes, les hommes avec les hommes dans des relations « contre nature ».

Ensuite, dans la Première Epître aux Corinthiens, l’angoisse de Paul aboutit à une doctrine qui engage l’Eglise sur une voie qui est encore aujourd’hui celle qu’elle impose aux chrétiens. « Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme. »(1 Corintiens 7, 1). Lui-même célibataire, il avoue : « Je voudrais bien que tous les hommes soient comme moi. (1 Corintiens 7, 6). L’abstinence sexuelle est donc posée comme norme fondamentale. Il s’agit ici non seulement de se différencier de la luxure supposée des païens, mais encore de la conjugalité juive. Va-t-on pour autant abolir le mariage au risque de compromettre la reproduction humaine ? Paul ne va pas jusque là, bien évidemment, il risquerait de n’être pas obéi. Mais le mariage, dont est proclamée l’indissolubilité, apparaît comme un moindre mal : « Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu’il est bon de rester ainsi, comme moi. Mais s’ils ne peuvent vivre dans la continence, qu’ils se marient ; car il vaut mieux se marier que brûler.( 1 Corintiens 7, 8-9).

La doctrine sexuelle de Paul ne s’est pas imposée sans difficulté, on s’en doute. Au début du 2e siècle, Ignace, évêque d’Antioche, appelle de ses voeux une sexualité ordonnée, une Eglise composée de chefs de famille généreux, d’enfants bien élevés, de femmes soumises à l’autorité maritale et d’esclaves disciplinés.(Ignace d’Antioche, Lettre à Polycarpe, 5, 2 ; trad. Fr. Th. Camelot, p. 177).

Rien d’original par rapport à ce que réclame un rabbin de cette époque. Mais le marqueur chrétien ébauché par Paul doit tôt ou tard s’imposer à nouveau. Aux chrétiens issus du paganisme qui entendaient devenir pareil aux juifs par la circoncision plutôt que de rester condamnés à l’invisibilité rituelle, il fallait bien fournir un équivalent. Justin (v 100 - v 165), philosophe païen, se trouve confronté à une telle demande lors de sa conversion au christianisme, et il répond dans son Apologie par un code de conduite distinctif, dont l’essentiel est une discipline sexuelle beaucoup plus sévère que celle du judaïsme, notamment l’abandon du divorce et des préventions de plus en plus fortes contre le remariage des veufs et des veuves. « Au dessus du conglomérat solide des antiques notions juives s’élevait désormais le pic de l’absolue chasteté » Peter Brown, Le renoncement de la chair, Gallimard, p. 90)

Le célibat en appelle déjà à « la croyance qu’un homme exceptionnel sur ce point le sera non moins sur d’autres points » (Nietzsche, Le gai savoir, 368, trad. P. Klossowski et M. de Launay, Gallimard, 1956, p. 264). Bien vu ! Les communautés chrétiennes de l’époque sont très hétérogènes. Se réunissent dans la clandestinité en un même lieu des hommes et des femmes - une grande nouveauté par rapport à la séparation en vigueur dans les synagogues : les rabbins déclarent au même moment que les femmes n’ont pas leur place dans l’atmosphère singulière dans laquelle les hommes sont invités à étudier la Loi : « Quiconque enseigne à sa fille la Loi lui enseigne l’inconvenance », lit-on dans le Talmud de Babylone (Sotah, 21 b).

Ces communautés réunissent aussi des personnes d’origines sociales et religieuses fort diverses. La seule chose qu’elles ont en commun, ou plutôt la chose que l’on souligne qu’elles ont en commun, c’est leur désir sexuel. Et comment souligne-t-on ce caractère commun ? En se concentrant sur l’abstention du sexe, qui du même coup prend une valeur religieuse universelle.

C’est aussi un bon moyen d’attirer l’attention. Claude Galien (v 131 - v 201) le plus fameux médecin de cette époque, a décrit les chrétiens en termes élogieux : « Cependant ils agissent de temps en temps comme de véritables philosophes. Leur mépris de la mort, nous l’avons, à dire vrai, sous les yeux. J’en dirai autant de ce fait qu’une sorte de pudeur leur inspire de l’éloignement pour l’usage de l’amour. Il y en a parmi eux, des femmes et des hommes, qui se sont abstenus pendant toute leur vie de l’union sexuelle. » Ce texte ne se rencontre pas dans les oeuvres de Galien ; il nous est parvenu par un auteur arabe, Ibn-Al-Athir (mort en 1232).

Le soupçon de promiscuité n’a évidemment pas manqué de naître à propos d’une abstinence parfois perçue comme le masque même de la débauche. Sans doute était-ce le prix inévitable à payer pour la nouvelle identité liée à la continence. Comme le dit Peter Brown avec beaucoup d’intelligence, le renoncement à la chair était une « carrière ouverte aux talents » Peter Brow, idem p. 91, en français dans le texte) En tant que chrétiens, les femmes et les petites gens pouvaient se tailler une réputation aussi impressionnante que celle de n’importe quel homme de culture.

L’ouverture de cette carrière aux chrétiens se fait au moment même où le judaïsme chassé de Jérusalem, replié sur les synagogues, accentue son caractère de religion d’un foyer conjugal sanctifié. Les rabbis de l’après 135 continuent de proclamer qu’être un chef de famille est la seule voie appropriée à un guide spirituel en Israël. Le marqueur de la continence sexuelle achève de séparer le christianisme du judaïsme pour un divorce irrévocable, en même temps qu’elle l’isole du paganisme qui se scandalise : Des femmes et des hommes choisissent de rompre la continuité de la génération, se retirant du volontairement du « marché » sexuel. Un comportement que l’on ridiculise d’autant plus qu’on le comprend moins et qui menace l’ordre public et sa reproduction ! Encore faut-il réfuter une interprétation moralisante que l’on rencontre parfois à la superficie du discours chrétien. L’austérité sexuelle chrétienne ne peut s’expliquer comme une réaction à la débauche qui aurait régné dans le monde romain, et particulièrement dans ses élites. Pour la bonne raison que ce dérèglement des moeurs est un mythe. Le paterfamilias n’a aucune raison de relâcher son contrôle sur le gynécée. Si l’infidélité du mari n’est passible d’aucune peine légale, et n’encourt guère la réprobation morale, la loi châtie durement la femme adultère. La virilité est accrue par le contrôle de la sexualité. Les filles sont « tenues », la perte de la virginité étant considérée, non certes pas comme le drame qu’il deviendra dans les familles chrétiennes, mais tout de même comme un signe de mauvaise éducation. Le stoïcisme qui imprègne l’air du temps insiste pour qu’il n’y ait de rapport sexuel que « selon la nature », c’est-à-dire à des fins de reproduction. « Les positions anormales [sont] des inventions de la démesure, de l’intempérance et des excès », remarque Artémidore dans son Onirocritique (Artémidore, Onirokritika, I, 79). Le Freud du 2e siècle, interprète les rêves les plus salaces : Qu’un père de famille rêve de rapports sexuels avec son fils ou sa fille est de mauvaise augure en matière financière (Artémidore, La clef des songes, trad. A. -J. Festugière, T 1, pp. 78-79).

Sans compter que les autorités impériales s’inquiètent de la dépopulation : trop de citoyens ne se marient pas ou se marient tard, trop d’entre eux n’ont pas d’enfants ; le divorce, cause de dénatalité, est pratiqué facilement dans les couches aisées. Auguste, déjà, a voulu réagir. Des poètes, Horace, Properce, se font les agents d’une politique nataliste, mais ne donnent pas l’exemple ! En 18 avant J. -C., Auguste a fait voter une Lex Iulia de maritandis ordinibus et une Lex Iulia de adulteriis, complétées en 9 par une Lex Papia Poppae : l’adultère de femmes devient un crime que punit la relégation dans une île et la confiscation d’une partie de la fortune ; les sénateurs, pères de famille, sont encouragés dans leur carrière, les célibataires et les hommes mariés sans enfants se voient imposer des restrictions à leurs droits à l’héritage et sont plus lourdement taxés, le mariage avec des affranchies est autorisé sauf aux sénateurs .

Parce que la tolérance sexuelle n’a pas de place dans le domaine public de l’empire romain, les chrétiens doivent pour se distinguer sur ce plan faire de la surenchère. De fait, il y a moins de différence entre un foyer juif et un foyer romain orientés vers la reproduction et son contrôle, qu’entre l’un ou l’autre de ces foyers et le couple chrétien de plus en plus encouragé à la continence, environné de vierges et d’eunuques, et surplombé par des hiérarques qui ont renoncé à toute activité sexuelle. Le marqueur de la chasteté joue bien son rôle à l’égard des juifs comme à l’égard des Romains.

Ainsi la cohérence de ce dispositif de réinterprétation des textes et des concepts se dévoile-t-elle peu à peu. Comme le dit excellemment Peter Brown, l’Eglise tout entière - et pas seulement les cercles d’études abrités qui vivaient en son sein - « avait trouvé un étrange instrument de continuité d’où regarder de haut le mariage et la tombe ». A la différence de la cité antique, où une génération remplace l’autre à travers les rapports sexuels, l’Eglise jouit d’une continuité qui « appartient non au désir, mais à la volonté » (Formule tirée de l’apocryphe Evangile selon Philippe, 86).

L’étrange insulte que les païens adressent aux chrétiens n’est pas exempte d’une certaine vérité symbolique : « D’autres rapportent qu’ils honorent les parties génitales de leur chef religieux, de leur prêtre en personne, et les adorent comme le sexe de leur père . » A travers l’effort d’une génération de grands maîtres, l’Eglise chrétienne est bel et bien devenue une institution en possession de « l’intangible secret de l’autoreproduction perpétuelle » (idem).

Or cette autoreproduction a sa propre logique qui est d’installer une sorte de court-circuit dans le processus de reproduction économique. Il s’agit non plus seulement d’atteindre le revenu, comme c’est le cas avec la dîme, adoptée et adaptée par les premiers chrétiens avec plus ou moins de difficulté, mais bien de viser l’instrument même de la reproduction économique, à savoir le capital, et de le viser à des moments où précisément il risque d’échapper au contrôle familial, c’est-à-dire dans les cas de succession difficile.

Pour faciliter la conservation du patrimoine, la tradition biblique, par exemple, avait institué le lévirat qui, on le sait, oblige le frère à épouser la veuve du défunt. Cette institution implique non seulement de s’occuper des orphelins, mais aussi de récupérer le patrimoine dont dispose l’épouse du défunt. Si la veuve est sans enfant, son beau-frère devenu son mari considère comme un devoir de lui procurer au nom du défunt une postérité qui pourrait assurer la succession de sa fortune. On ne trouve aucune trace de réprobation dans les Evangiles à l’égard du lévirat. Il a pourtant été fortement découragé par le christianisme dès le 2e siècle.

Cette affaire de veuves est évidement tout à fait cruciale d’un point de vue économique aussi bien que spirituel. Les veufs eux aussi étaient incités à la chasteté. Mais outre qu’ils étaient moins nombreux que les veuves, ils n’avaient pas le même besoin de protection que les veuves. Le non remariage de ces dernières dans l’ambiance « virile »de l’époque a une force symbolique beaucoup plus grande. Les placer dans le giron de l’Eglise, c’est tout à la fois les empêcher de courir un risque moral évident pour tous et récupérer le capital dont elles sont éventuellement porteuses.

Aussi voyons-nous apparaître très vite un « ordre » de veuves chrétiennes. Au milieu du 3e siècle, l’Eglise romaine patronnera l’aide apportée à quelque 1 500 veuves. A elles toutes seules, elles forment la plus importante corporation de la Ville éternelle (R. Duncan-Jones, The Economy of the Roman Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1974, p. 283). En 303 à Cirta, l’une des églises d’Afrique, les autorités païennes confisqueront trente-huit voiles, quatre-vingt deux tuniques de femmes, quarante-sept paires de pantoufles mais seulement seize vêtements masculins. Il ne s’agira pas seulement de vieilles personnes nécessiteuses, ravies de recevoir aliments et vêtements des mains du clergé. A la mort de leur mari, qui étant donné l’espérance de vie survient généralement assez vite, de jeunes femmes aisées et cultivées peuvent avoir des difficultés à se remarier sans déchoir, et l’Eglise leur offre une sorte de nouvelle vie en tant que de femmes indépendantes. Leur fortune leur permet de jouer le rôle de bienfaitrice. On a vu le rôle des femmes dans le prosélytisme juif. Les chrétiens, qui ont retenu l’exemple, l’amplifie et le systématise.

La veuve chrétienne, quel que soit son âge, est ainsi invitée à jouir de l’enviable mobilité que procure aux hommes une vocation apostolique, de toutes façons inaccessible à une femme juive. La veuve chrétienne court donc les maisons et joue un rôle para-clérical de conseil et d’instruction. Il lui arrive de prophétiser. Ce sont des femmes d’influence, placées parfois en très haut lieu. Et, de plus en plus, dans l’ordo viduarum apparaissent de riches et pieuses matrones qui entrent au service de la communauté au lieu de lui imposer une charge nouvelle. Rien ne peut être plus différent de la pratique juive où les femmes sont tenues à l’écart de l’activité rabbinique, confinées au rôle d’assurer la continuité biologique d’Israël, condamnées au mariage et au remariage en cas de veuvage.

Rien ne peut séduire autant la matrone romaine, déjà assez émancipée. Et rien ne peut être plus profitable à l’expansion du christianisme. Car ce sont les femmes qui ont fait tomber peu à peu les préventions de l’aristocratie sénatoriale contre la nouvelle religion (Pierre Maraval, Le Christianisme, de Constantin à la conquête arabe, Nouvelle Clio, PUF, p. 52) ce qui est d’une importance cruciale dans une société aussi inégalitaire que celle de l’empire romain. Encore au milieu du 4ème siècle, la conversion des grandes familles s’amorce par les femmes.

La vierge est un autre élément important dans ce qu’il faut bien appeler, dans le jargon des économistes, la « stratégie économique » de l’Eglise, cohérent avec la naissance virginale du Christ et l’immaculée conception de sa mère. Cette invention chrétienne intervient au moment où l’on a quelque difficulté à Rome pour recruter des Vestales. La jeune fille qui choisit la voie de la virginité, n’est plus une femme ; elle était devenue « un vase consacré au Seigneur » (Eusèbe d’Ephèse, Homélie, 6, 18, éd. E. M. Buytaert, p. 162). Plutôt que d’ « exposer » leurs enfants de sexe féminin, c’est-à-dire de les condamner à mort de facto, ce qui est devenu un péché, les parents chrétiens embarrassés de leur progéniture trouvent plus commode de consacrer à l’Eglise leurs bébés de sexe féminin non désirés. Vouer les filles comme des ex voto, selon le langage nouveau du clergé, gèle au moins une partie du flux destiné à alimenter la racine élémentaire des échanges qui fondent la vie en société. Un tel don est sacré, donc irrévocable et marque l’accès de l’Eglise au rang d’une institution permanente mieux que ne peut le faire n’importe quel autre don matériel. Il en va de même pour les enfants mâles voués au service de Dieu.

Bien évidemment le célibat, supposé ou réel, des prêtres, facilite cette conservation, puisque les biens accumulés par les « eunuques du Seigneur » ne sont pas remis en circulation par le biais des unions et des successions. Rappelons que le célibat ecclésiastique, incarné dans le Christ lui-même, n’a pas été contredit dans son engendrement par Joseph, fût-il seulement formel, car le père nourricier de Jésus n’était pas prêtre.

Même si on pourrait imaginer théoriquement un Jésus fils de prêtre, en pratique, une telle filiation eût rendu sans doute impossible l’abolition d’une caste sacerdotale pouvant se reproduire par la chair Or cette abolition est essentielle au christianisme. Sans doute, des tendances à reconstituer une telle caste apparaîtront de manière récurrente dans l’histoire de l’Eglise avec la revendication du mariage des prêtres. Mais elles ne triompheront jamais. Car l’Eglise ne voudra pas connaître les problèmes de légitimité, de succession et d’héritage qui ont miné, nous l’avons vu, l’élite sacerdotale du Temple de Jérusalem, et particulièrement les familles de grand prêtre. Ainsi à force de talents, d’études et de patience, un clerc issu du plus bas échelon social, pourra accéder au sommet de la pyramide ecclésiastique, et ce très remarquable ascenseur social sera un des facteurs de la puissance de la papauté et le secret de la longévité extraordinaire de cette institution.

Ainsi très vite sont mises en place de considérables possibilités d’accumulation en capital. Bien évidemment, le mariage n’est pas aboli par la nouvelle religion, comment eût-il pu l’être ? Mais une sorte de division du travail s’instaure au sein de la société : la grande masse, vouée au travail et à la reproduction, produit des richesses et des enfants dont une part est mise à la disposition de l’élite consacrée à Dieu, laquelle en tire les moyens de son autoreproduction sur une base élargie à chaque génération, comme aurait dit Marx s’il s’était intéressé au problème !


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