L’Observatoire des religions
Sur un chapiteau de Vézelay

« Il n’y a pas de rapport sexuel » (Lacan)

mardi 19 juin 2007

Une photo de ce chapiteau est visible sur le site de Vézelay : photo FR-Vezelay-Basilique-4797-0022.
Le serpent s’est d’abord glissé le long de la jambe droite, un peu au-dessus de la cheville. Puis il est passé sous le mollet gauche. Il en a fait le tour pour s’enfiler juste entre les genoux. L’animal est galant. Il prend son temps et se garde bien d’aller droit au but. Le voici sous al cuisse droite. Même il s’en écarte, interrompant la caresse, avivant le désir, celui de la femme selon laquelle il rampe, et sans doute aussi sa propre flamme. Il reprend contact en haut de la cuisse, et après une dernière reptation, pose sa tête sur le bas-ventre.
L’a-t-il pénétrée ? Si la tête triangulaire était enfouie dans le sexe de sa proie au lieu de le masquer à nos yeux, nous ne le verrions plus palpiter comme nous le voyons maintenant dans le nerf de la pierre. A nous qui sommes trois mètres plus bas, la tête arquée vers ce chapiteau que nous ne pouvons regarder que par en-dessous, le sexe de la femme est caché par cette astuce.
Pudeur du sculpteur ? Ou prudence imposée par les interdits de l’époque ? Ou tout simplement pornographie ? Comme dans les films classés « X », pour flatter notre voyeurisme, le sexe mâle a été sorti du ventre de la femme au moment précis de l’orgasme afin que l’éjaculation soit bien visible, évidente, tangible. Vérifiable. Vérifiée. Infalsifiable, la jouissance de l’homme ne peut être simulée.
La femme a tourné la tête sur le côté. Pour cacher à demi le plaisir que crie sa bouche entr’ouverte ? Ou pour le laisser à demi deviner ? Sa nudité est totale. Des atours dont elle s’est dévêtue, ne restent plus que les volutes sophistiquées de sa chevelure que le plaisir n’a même pas dérangée. Est-il feint ? Cette savante coiffure nous informe de la magnificence de ce que devait être sa parure avant que la lubricité ne l’ôte, mais aussi la tromperie qu’elle décelait puisque les désordres de la luxure n’ont pas dérangé la partie la plus haute de son corps qui pouvait ne pas être atteinte par la frénésie sexuelle.
L’impudeur de cette femme est hurlée d’autant plus fort par cette œuvre démoniaque que la tête de la guivre qui lui sert ironiquement de feuille de vigne souligne sa fausse pudeur. Impudique jusque dans ce qui lui reste de pudicité ! Et comme si cela ne suffisait pas à nous avertir, à nous prévenir, il faut encore que de sa main droite elle titre de toutes ses forces sur son sein, avec une telle violence, en vérité, que la pierre en est striée. Le frôlement du reptile à sa cheville, entre ses genoux, le long de ses cuisses, sur son pubis masqué, elle ne s’en contente pas puisqu’elle étire son sein à pleine main. La chose était peut-être ronde et pleine. Ainsi martyrisée par le plaisir, « ce bourreau sans merci » [1] , elle n’est plus qu’une sorte d’outre fripée plutôt hideuse.
A l’autre bout du chapiteau, derrière des feuilles d’acanthe voluptueusement chantournées, la jouissance de la femme a trouvé un partenaire. Les cheveux dressés sur le crâne et tressés en flammes, les yeux exorbités, le regard à jamais figé par le couteau de l’artiste, la gueule ouverte par un gueulement inaudible, la langue extirpée, un pauvre diable s’enfonce dans le dos une épée à pommeau phalloïde. A l’entre-jambe, point de sexe visible. En tient lieu au bas du dos un court appendice caudal faiblement dressé. Juste assez pour nous laisser imaginer ce qu’aurait pu être la représentation d’une érection – sujet tabou par excellence que seul Michel Ange osera enfreindre sur le plafon de la Chapelle Sixtine (voir rubrique Arts sacrés).
Un partenaire pour la femme au serpent, vraiment ? Cette queue ridicule, à l’érection chancelante, est une caricature de phallus. Le gland dont elle a été tronçonnée, le sculpteur l’a transplanté au pommeau de l’épée suicidaire que les mains du diable manipulent. A chacun son plaisir. L’espace est pourtant exigu qui sépare deux angles ‘un même chapiteau. Mais c’est comme l’infini qui sépare cette femelle de son mâle. Et tandis qu’elle jouit d’une jouissance mystérieuse, lui éjacule en l’air avec un air d’idiot. A elle un plaisir intime, intérieur que le talent de l’artiste a forcé à extérioriser. A lui les flammes de l’enfer, l’angoisse qui horrifie ses cheveux en flammèches, et la débandade : le dos tournée pour cacher l’impuissance revenue. D’un côté la prêtresse du plaisir qui a dressé l’animal-phallus à se faufiler jusqu’à ce sexe qu’elle cache habituellement de sa main – mais cette fois cette main, libre est utilisée à redoubler le plaisir. De l’autre, spectaculaire, la victime grotesque du péché de la chair en proie à une extase infernale. D’un côté un sexe recelé, de l’autre un sexe exhibé, épée sans fourreau, pénis décapité.
A Vézelay, ce haut lieu de la chrétienté dédié à Madeleine, la prostituée repentie, d’où saint Berbard a prêché la Seconde Croisade, un artiste anonyme, sur une seule page de pierre, a sculpté pour des siècles l’imaginaire du sexe occidental. Comme dit Jacques Lacan, « il n’y a pas de rapport sexuel ».

[1] (Baudelaire, Receuillement


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