L’Observatoire des religions

La sexualité selon Jean-Paul II

de Yves Semen

samedi 30 juin 2007

L’objectif de toute une intelligentsia progressiste, on le sait, est d’essayer de faire du pape, qui voyage beaucoup, une sorte de V.R.P. du préservatif. Les objectifs de ces bonnes âmes varient. Hier il s’agissait de rétablir un équilibre démographique menacé par la prolifération humaine. Aujourd’hui, la lutte contre la pandémie du Sida passerait par l’inscription du droit au condom parmi les Droits de l’homme. Dans les deux cas, l’obstination de Sa Sainteté à s’en tenir à la doctrine traditionnelle de l’Eglise en matière sexuelle est tenue pour responsable du malheur des peuples.

Pour Yves Semen, la réalité est tout autre : fidèle à l’Incarnation du Verbe de Dieu, Jean-Paul II a conçu une véritable « théologie du corps » où apparaît un sexe d’ « essence divine ». Le premier pape slave de l’Histoire a ainsi fabriqué une « bombe à retardement théologique qui pourrait exploser avec des effets spectaculaires, au cours du troisième millénaire de l’Eglise ». La confection de cet engin avait commencé lorsque l’abbé Karol Wojtyla préparait au mariage les couples de sa paroisse à Cracovie en 1950. Elle a été poursuivie au cours des 130 audiences que le pape a consacrées à ce sujet de 1979 à 1984 . La « révolution wojtylienne », prédit notre auteur, sera à la sexualité ce que la révolution copernicienne a été à l’astronomie : « un retournement complet de perspective ». Diable !
En fait de révolution, Jean-Paul II retourne à la Genèse, suivant en cela la pédagogie de Jésus lui-même (Matthieu, 19, 3-9). A lire le récit de la Création, il apparaît en effet que la différence sexuelle est énoncée juste après que l’humanité ait été façonnée à l’image de Dieu. Les organes de la sexualité sont donc à prendre du côté de la ressemblance de Dieu et non pas du côté de l’animal. La communion charnelle est à l’image de la communion divine du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; le mariage est icône de la Trinité. « Ceci va même peut-être jusqu’à constituer l’aspect théologique le plus profond de tout ce qui peut être dit sur l’homme », écrit Jean-Paul II.
Autrement dit, la différence sexuelle est somatique, mais aussi psychologique, affective spirituelle. Constitutive de la personne, elle la définit de manière essentielle. Jean-Paul II s’inscrit en faux contre l’idéologie du « genre », tellement à la mode, qui voudrait que le sexe soit un attribut accidentel de la personne, une réalité biologique secondaire et même superficielle, homme et femme n’étant plus que produits de la culture.
« Or, tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas de honte l’un devant l’autre » (Genèse, 2, 25). Les signes corporels de la sexualité, commente M. Semen, étaient vus et même contemplés dans la finalité qui est la leur, à savoir de permettre l’expression de la communion des personnes. L’exclamation jubilatoire d’Adam devant Eve (« Os de mes os, chair de ma chair ») est le prototype du Cantique des Cantiques, chant d’amour sacré et sexuel – sacré, car ce n’est pas un poème laïque, sexuel, sinon il tombe dans l’allégorie.
Dès lors, l’union charnelle ne peut avoir pour unique objectif la procréation. Jean-Paul II s’insurge contre l’utilitarisme procréatif, car ce serait se servir de l’autre comme d’un instrument. Ce qui est premier, c’est la communion. La procréation est seconde, car elle est le fruit de la communion.
Tout irait pour le mieux dans le meilleur des Paradis si Adam et Eve n’avaient commis le péché originel. « Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils virent qu’ils étaient nus. Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des pagnes » (Genèse, 3, 6-7). Ici encore, le célèbre texte doit être relu au plus près. Le tout premier effet du péché, c’est que nos premiers parents cherchent à cacher leur nudité, avant même qu’ils ne cherchent à se cacher devant Dieu. Cette gêne subite confirme, pour Jean-Paul II, qu’est rompue la capacité originelle qu’ils avaient de communiquer avant la Chute. Comme si la sexualité était devenue un obstacle dans les relations entre homme et femme. Pécheurs, ils ne voient plus leur sexe qu’en référence à la sexualité animale qui, elle, est seulement reproductive. D’où la gêne qui les conduit à en camoufler les signes. D’où aussi le surgissement immédiat dans leur conscience qu’ils sont susceptibles de devenir pour l’autre un simple objet de plaisir, de procréation, d’appropriation ; d’être réduits à la condition de moyens, de devenir la proie d’un « regard pour le désir » (Matthieu, 5, 27-28) ; bref d’être chosifiés.
Mais le péché originel ne se comprend pas sans la Rédemption. Dans cette perspective, l’union des époux doit être vue non plus comme une concession à la faiblesse de la chair ou aux exigences de la procréation, un remède à la concupiscence, une excuse pour le commerce sexuel, ainsi que l’a enseigné une certaine tradition catholique, mais bien au contraire comme « une sorte de propédeutique de communion à Dieu » - pour retrouver la sainteté perdue du sexe. Les époux chrétiens doivent être les « prophètes du langage du corps ».
Cela n’impose pas, écrit M. Semen, la nécessité, qu’il y ait possibilité de procréation pour rendre légitime l’acte sexuel, mais cela interdit – « au regard des exigences de la vérité de l’amour et du don authentique des époux dans cet acte » – de dissocier volontairement et artificiellement l’union et la procréation. Même la méthode dite des températures ne trouve pas grâce aux yeux du Saint Père lorsqu’elle relève d’une « mentalité contraceptive », c’est-à-dire lorsqu’on la choisit à cause d’avantages techniques que présenterait cette méthode par rapport à la contraception chimique ou mécanique (efficacité, écologie, confort, économie…) et dans un refus déterminé de l’acte conjugal à la vie. Résumons : le pape ne lâche rien. Comme le dit l’auteur, il s’agit d’un « cadre d’attendus nouveau à la position classique de l’Eglise ». M. Semen reconnaît volontiers que l’encyclique de 1968 de Paul VI (Huamane vitae) sur la question a provoqué un véritable cataclysme. Il regrette que les conceptions wojtyliennes ne soient pas arrivées assez tôt au Vatican pour éviter ce « désastre pastoral et catéchétique ». Question : pourquoi le « trésor » de Jean-Paul II est-il ainsi resté caché ? Maintenant découvert, peut-il réparer les dégâts ? Nul mieux que le pape, sinon M. Semen, devrait savoir le risque que l’on encourt à verser un vin nouveau dans des outres anciennes.

, , Presses de la Renaissance, 2004 219 p.


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675