L’Observatoire des religions
Hoc est enim corpus meum

A qui appartient mon corps ?

dimanche 22 juillet 2007

Du sang et de la cervelle ont giclé sur les murs de la chambre. Le corps est emballé vite fait. « Non, il n’est pas mort, souffle l’infirmier hors d’haleine, mais un coup de carabine dans la gorge, ça fait du vilain ». La sirène de l’ambulance s’est tue. Silence assourdissant. Comme si tout d’un coup il neigeait, que nous roulions dans une poudreuse toute fraîche, que la nuit était éclairée par une lune survoltée. Retour aux Urgences à tombeau ouvert - une expression rarement aussi exacte. Les gestes sont précis, impeccables. Au petit matin seulement, la mort est avouée. Question qui ne sera pas posée : pour l’obtention de quels organes, la vie de ce suicidé a-t-elle été maintenue ?
Depuis une loi Cavaillet, qui date de 1976, de tels prélèvements peuvent être effectués à des fins thérapeutiques ou scientifiques sur le cadavre d’une personne n’ayant pas fait connaître de son vivant son refus à ce qu’on le dépèce. Ces pratiques sont devenues tellement ordinaires que l’ouvrage de Claire Crignon-De Oliveira et Marie Gaille-Nikodimov tombe à pic. Et bien sûr il ne s’agit pas ici seulement de ce qui se discute et se charcute dans les salles parfois mal nommées de réanimation, plaisanteries de carabin mises à part. Du premier jour de la conception jusqu’après l’heure de notre mort se pose le problème de la propriété de notre corps.
Précisément les enfants sont une autre partie de la population dont les prérogatives en la matière sont pour le moins incertaines, même sans qu’il soit besoin pour les leur dénier de recourir au Massacre des Innocents. Le droit de vie et de mort du paterfamilias antique, il a fallu attendre le XXe siècle, selon nos auteurs, pour qu’il soit vraiment mis en cause.
Il n’était pas possible de reconnaître d’emblée aux enfants un droit de disposer librement de leur corps, dans la mesure où, comme les fous ou les idiots, ils ne possèdent pas pleinement la faculté de raisonner. De fait, ce n’est que très récemment que l’Etat français a reconnu aux mineures le droit de « réparer » une étourderie de leur petit ami en autorisant la vente libre de la « pilule du lendemain » (disponible gratuitement dans les pharmacies depuis juin 1999) et en les dispensant de demander à leurs parents l’autorisation d’avorter (juillet 2001).
Les « bébés-médicaments » -horresco referens -, pour en venir à eux, ont un statut un peu spécial. Ce sont des enfants dont la naissance, grâce à la technique de fécondation in vitro permet de soigner d’autres individus, leur embryon étant préalablement sélectionné grâce à un diagnostic pré-implantatoire - excusez le jargon. Ainsi en Grande-Bretagne un couple a-t-il été autorisé en 2002 à concevoir un enfant par ce procédé, sa venue au monde permettant de procéder à une greffe de cellule sur l’un d leurs fils atteint d’une forme grave de thalassémie.
Quant à l’embryon, nous disent Mmes Crignon-De Oliveira et Gaille-Nikodimov, le législateur français l’a défini « comme un être humain investi d’un droit au respect, mais ne bénéficiant pas du droit à la vie ». Qu’en termes choisis est décrite ce que nos auteurs appellent une « solution créative » du droit français !
Encore y a-t-il embryons et embryons. Ainsi, aujourd’hui en Finlande, la recherche sur l’embryon humain est autorisée jusqu’au 14e jour de son développement. Avant cette date, il ne s’agirait que d’un « pré-embryon » : l’œuf n’est pas encore fixé, se trouve sexuellement indifférencié, dépourvu de système nerveux et peut être « naturellement » éliminé. « Nous savons aujourd’hui, assurent Mmes les auteurs, qu’entre le 5e et le 7e jour après la fécondation, les cellules de l’embryon peuvent former tous les types des cellules de l’organisme ». Ils sont devenus, de ce fait, une des matières premières les plus précieuses pour le chercheur et le médecin.
Autre distinguo, proposé en 2000 par un Comité intitulé « consultatif national d’éthique », les seuls « embryons humains qui ne font plus l’objet d’un projet parental » seraient livrés à la recherche.
Toutes ces subtilités seront bientôt balayées. Il faut savoir, en effet, que par transfert nucléaire, n’importe quelle cellule pouvant devenir un embryon, a une « potentialité embryonnaire ». Dès lors toute cellule doit avoir le même statut juridique que l’embryon. De deux choses l’une : ou l’embryon a un statut spécifique, et la recherche médicale se heurtera à un obstacle majeur. Ou bien nous n’attachons pas plus d’importance à l’embryon que par exemple au moindre de nos cheveux, et alors il est possible de rendre l’embryon « tout à fait disponible pour la recherche. » En vérité, c’est bien à ce résultat que l’on veut aboutir . Pour le dire trivialement, on n’arrête pas le progrès, et toutes ces arguties éthiques et juridiques ne sont que des combats d’arrière-garde contre la Science toute puissante.
Claire Crignon-De Oliveira & Marie Gaille-Nikodimov, A qui appartient le corps humain ? Médecine, politique et droit, Belles Lettres, 2204 297 p. , 17 e

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