L’Observatoire des religions
Encore un Nobel d’économie venant de l’Université de Chicago

Les explications du professeur Gary Becker

C’est une religion de croire dans l’analyse économique

lundi 22 octobre 2007 par Philippe Simonnot

L’un des Nobel d’économie 2007, Roger Myerson, est professeur à l’université de Chicago. Il y a cinq ans, le grand maître de cette université, Gary Becker, inventeur de la notion de « capital humain », "nobelisé" en 1992, nous avait expliqué les raisons des succès de sa "maison", et bien d’autres choses encore, notamment l’hypothèse de la stabilité des préférences.
"Le département d’économie de l’université de Chicago a toujours été fort, déclare Gary Becker. Cela a commencé avec Thornstein Veblen, qui a enseigné ici. Puis est venue l’époque de Frank Knight et de Jacob Viner. Tous deux croyaient à la puissance de l’outil économique. Ensuite Milton Friedman et Stigler ont pris le relais. C’était pour eux une religion que de croire dans l’analyse économique. Et une telle croyance a la capacité de stimuler énormément les étudiants qui viennent ici."
Une telle « religion » est fondée sur l’hypothèse de la rationalité. Un individu sera dit rationnel s’il entreprend une action dont il attend une amélioration de sa situation. Mais dans ces conditions toute action est rationnelle. Tautologique, la théorie perd tout pouvoir explicatif et prédictif. Comment échapper à la tautologie ?<br> Non, la théorie des choix rationnels n’est pas tautologique.
Alors, qu’est-elle ?
Elle n’est pas une théorie des fins. Elle est seulement une théorie des moyens, les fins étant supposées données et pouvant être n’importe lesquelles.
C’est une théorie wertfrei, comme on dirait en allemand, neutre du point de vue des valeurs, value free.
Oui, et elle repose sur deux hypothèses importantes. La transitivité et la stabilité des préférences. La transitivité veut dire que si je préfère A à B et B à C, alors je préfère A à C. C’est une question de cohérence. La stabilité des préférences est, elle aussi, importante. Car si les préférences des individus changent tout le temps, alors vous retombez dans la tautologie. Les comportements changent. Pas les préférences.
Mais pourquoi les préférences ne changeraient-elles pas ? Faudrait-il distinguer deux niveaux dans les préférences. Les unes seraient variables, les préférences ordinaires. Et les autres seraient invariables, ce seraient des sortes de métapréférences.
J’ai employé ce terme autrefois. Puis je l’ai abandonné, parce qu’il n’ajoutait que de la confusion. Que certaines préférences d’un individu soient stables à travers le temps, cela peut se montrer.
Mais à quel âge se forment-elles ?
Il nous faut travailler à une théorie de la formation des préférences. Il est évident que les parents, l’éducation, l’environnement, l’expérience, ont une incidence sur la formation des préférences stables, des préférences basiques, qui se fixent sans doute assez tôt.
Ne peut-on les modifier ?
Ce sont les comportements qui varient, non les préférences. Des phénomènes comme la dépendance à l’égard du tabac ou de la drogue, qui apparemment modifient les préférences, ou encore comme l’influence des habitudes et des traditions en fonction des âges des individus, l’action de la publicité, ou encore les changements de modes, peuvent être mieux expliqués, contrairement aux apparences, par l’hypothèse des préférences stables plutôt que par l’hypothèse inverse. Car tous ces phénomènes ont une incidence sur les revenus et les prix relatifs, et c’est par ce biais qu’ils induisent des changements de comportements, sans que l’on ait besoin de recourir à l’hypothèse des préférences instables.
Tout cela implique une certaine conception de l’homme. Quelle est la vôtre ?
Les gens, même les moins éduqués, doivent être libres de poursuivre leurs propres fins. Leurs choix sont supposés rationnels.
Pour en revenir au succès de l’université de Chicago, y a-t-il d’autres raisons que cette croyance dans la raison économique ?
Nous avons eu de la chance, sans doute. Mais aussi, je pense, nous avons su remplacer les générations. Il me semble que nous sommes très bons dans le recrutement. D’autres universités comme Harvard achètent sur le marché des gens déjà formés. La concurrence sur ce plan est redoutable. Et les talents se payent au prix fort. Nous, nous faisons des paris sur des jeunes qui nous paraissent avoir des idées intéressantes et prometteuses. Moi-même j’ai enseigné à Columbia de 1957 à 1970. Puis je suis revenu ici. Ce n’était pas seulement une question d’argent, mais de milieu.
Vous qui êtes l’inventeur de la notion de « capital humain », comment appréciez-vous la hausse continuelle des frais de scolarité dans l’Université, et notamment à Chicago ?
Les avantages que les étudiants tirent de leur passage ici dans les emplois et les salaires qu’ils obtiennent ensuite ont augmenté encore plus vite que les frais de scolarité. Cela confirme que pour eux et leurs parents l’enseignement supérieur est un bon investissement.
Est-ce que cette hausse n’est pas une barrière pour les étudiants issus des milieux défavorisés.
Nous avons tout un système de bourses et d’aides pour aider ceux-là. Et puis, il existe d’excellentes universités publiques.
Comment se fait-il qu’avec cette collection de Prix Nobel, Chicago, qui certes fait partie des « top 50 », ne soit qu’au dixième rang des universités dans certains classements ?
C’est que notre université est considérée comme intellectuelle, et elle attire davantage les enfants de professeurs que les autres catégories. Une grande partie des ressources de l’université vient de dons, parmi les donateurs figurent beaucoup d’anciens élèves et pour des sommes très importantes.
Sont-ils rationnels ?
Les anciens élèves se sentent redevables à l’université de ce qu’elle leur a apporté. Quand ils gagnent des fortunes dans leur vie professionnelle, ils se sentent obligés d’en donner une partie, comme s’ils avaient une dette. Est-ce que c’est rationnel ? Je ne peux pas répondre à cette question.
Cet interview de Gary Becker par Philippe Simonnot avait été publié dans Le Monde du 7 juin 2002.


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