L’Observatoire des religions
Théologie musulmane de la prospérité

L’islam néo-libéral est en marche

Envoyant l’Etat providence aux oubliettes de l’histoire

mercredi 25 juillet 2007

Comme le judaïsme et le christianisme avant lui, l’islam s’avère de plus en plus « soluble » dans le marché. Pour les uns, cette nouvelle sera perçue comme une catastrophe, pour les autres comme une bénédiction. L’important est de comprendre les mécanismes de cette révolution, qualifiée de « conservatrice » par Patrick Haenni, auteur de "L’islam de marché", faisant allusion à celle qui a transformé la droite aux Etats-Unis.
C’est que l’islam évolue d’une manière inattendue pour les Européens encore attachés à l’étatisme éclairé du 18e siècle. Tout se passe comme si l’option communautaire se brisait non pas grâce à la progression d’un islam des Lumières, mais bien grâce aux impératifs d’une orientation marketing.
Certains prétendent même que l’idée que l’islam interdit le développement a été élaborée par « les ennemis de l’islam » voulant enfoncer ou maintenir les musulmans dans la pauvreté.
Il faudrait aussi en finir avec la mentalité d’assisté du citoyen encore aveuglé par les promesses égalitaires des Etats postcoloniaux, et commencer en amont par liquider sa caution religieuse : le fatalisme islamique, obstacle premier sur la voie du développement de la religiosité proactive dont rêvent les protagonistes de l’islam de marché. Plus question ici d’Etat islamiste, mais de nouveaux modes de militance fondés sur l’idéal du management d’entreprise et soutenant le mise en place d’un discours islamique d’homologation de « l’Etat minimum ».
Les nouveaux agents de l’islamisation seraient de moins en moins islamistes et toujours plus américains, communiant dans l’appel à une modernité enfin affranchie de sa matrice philosophique française, laïque et étatiste.
Le conservatisme américain et l’islam de marché partageraient le même idéal d’un pouvoir lointain et peu interventionniste, de la valorisation de la libre entreprise et du succès individuel, de la défense des valeurs familiales et de la méfiance à l’égard de la redistribution par l’Etat. Ils se retrouveraient également dans une condamnation morale des pauvres.
La nouvelle orientation économique de la religiosité ne se réduit pas à la vieille antienne des « marchands de religion » exploitant la piété populaire à des fins purement mercantiles, ressassées ad nauseam par la presse laïque arabe. Au-delà des appétits matériels, un enjeu symbolique collectif fort se profile : reconstruire un nouveau muslim pride individualisé qui ne passe pas par la revendication politique , mais par la performance économique (56)
Apparaît la figure du winner pieux : efficace économiquement, désengagé politiquement, il cultive les valeurs de la richesse et de l’achievement et développe un imaginaire religieux marqué par la levée des condamnations morales du profit. [...] les nouveaux entrepreneurs religieux opposent à l’univers fataliste et au localisme associés à l’islam traditionnel une religiosité « market-friendly », bourgeoise, cosmopolite et proactive, visant à « insuffler l’esprit du capitalisme à la oumma » (59-60)
L’islam de marché se situe dans un univers bourgeois où piété, richesse et cosmopolitisme se substituent aux idéaux de justice sociale et à la valorisation d’un mode de vie frugale imputé à un certain traditionalisme musulman. Dans ce contexte, le pauvre devient un repoussoir, fautif devant l’Eternel car fauteur de trouble potentiel [...]. la pauvreté [...] contredit l’ordre nécessaire au bon déroulement du commerce et des affaires. Amr Khaled : « L’oisiveté est la pire ennemie du droit chemin, elle est l’amie de l’échec et les deux conduisent au péché. »
Dans le même temps, le riche est invité à ne pas trop en faire dans l’ostentation
(61) M. Mosaad [1] s’étonne que « les nouveaux islamistes ne parlent jamais de justice sociale ou de redistribution [...]. Leur revendication est qu’ils doivent être riches pour être de bons islamistes sans que jamais ils ne renversent l’argument pour dire : les bons islamistes sont ceux qui travaillent pour al justice sociale et la redistribution » Yamin Makri dénonce non seulement la notabilisation du mouvement islamiste, mais aussi sa dérive à droite sur une voie « conservatrice, piétiste et petite-bourgeoise » qui les conduit « à accepter de manière fataliste une mondialisation ultra-libérale dont souvent ils ne comprennent pas les mécanismes » [2] Oumma.com, 25 avril 2005) (63)
Aa Gym (Indonésie) : « L’islam nous apprend à être riche. Le Prophète Mohammad était riche, ses compagnons aussi » [...] « Vous devez vous rappeler, explique encore Gym, que le Prophète Mohammad [...] était lui-même un homme d’affaires, et un très bon homme d’affaires » [...]. »Pour que tous les gens me regardent et disent ‘tu vois : un religieux riche’ et ils aimeront notre Seigneur à travers ma richesse. » [3] (64)
Pour un supporter de Amr Khaled, « la richesse est un cadeau du ciel » : « Le musulman fortuné est le favori de Dieu , car il va dépenser sa fortune pour la cause de Dieu et dans les œuvres bienfaisance »
Patrick Haenni, L’islam de marché, L’autre révolution conservatrice Seuil, 10,5 €, 110 p. Les numéros entre parenthèses de ces note de lecture renvoient à la pagination du livre.
D’autre part, la Revue française de gestion a publié un dossier "Management et islam" dans son numéro 171 volume 33, de février 2007 :
Management et islam. Vers une convergence de valeurs B.PRAS - pp.91-95
• Religions, islam et croissance économique. L’apport des analyses empiriques. M.NOLAND - pp.97-118
• Environnement intense et choix stratégiques. Le cas des banques islamiques. T.HAFSI, L.SIAGH, A.DIALLO - pp.119-140
• Islam et management. Le rôle d’un univers de sens. P.D’IRIBARNE - pp.141-156
• Gérer en Jordanie. Une coexistence problématique entre système hiérarchique et idéal religieux H.YOUSFI - pp.157-173
• Le management, nouvelle utopie islamiste. Une lecture managériale des textes. H.TAMMÂM, P.HAENNI - pp.175-193
• Marketing et islam. Des principes forts et un environnement complexe. B.PRAS, C.VAUDOUR-LAGRÂCE - pp.195-223. A lire sur rfg.revueonline.com.

[1] Islam and postmodernity, The Islamic Discourse in Egypt, master d’anthropology, Université américaine du Caire, 2004

[2] Oumma.com, 25 avril 2005

[3] Citations extraites de son prêche : »Les jeunes et l’été


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