L’Observatoire des religions

L’impératif démographique

samedi 23 juin 2007

« Croissez et multipliez », l’injonction divine a trouvé dans la Torah et la tradition juive un terrain de prédilection. Tout est fait pour obliger le couple à avoir le plus possible d’enfants : célibat dévalorisé, mariage précoce, interdiction de ruser avec la nature : l’onanisme et l’homosexualité sont punis de mort, instrumentation du cycle féminin. Résultat : la Judée a été dans l’Antiquité une terre d’émigration très importante.
Dans l’histoire de la sexualité humaine, les « époques » de la femme sont comme des pierres de touche. « Difficilement trouverait-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel », écrit Pline l’Ancien [1]. Pendant l’interrègne des chrétiens à Jérusalem, de Constantin à Abd al-Malik, l’esplanade du Temple servait de dépotoir aux ordures, et notamment aux linges souillées des femmes. C’est du moins ce que raconte une légende musulmane après la prise de Jérusalem par les cavaliers d’Allah…
Le sentiment de dégoût qu’inspirent les menstrues est répandu dans un si grand nombre de cultures qu’il a pu passer pour naturel. Mais comme toujours en ce domaine, la dite « nature » masque la culture : chez beaucoup d’espèces animales le sang menstruel attire le mâle. Un Saint Clément voyait peut-être plus juste pour qui « les hommes auraient pu être attirés par ce liquide immonde – comme les mouches par les excréments – si la loi de Dieu ne les en avait détournés [2]
Le tabou menstruel est en fait une expression du phallocratisme [3] .
La tradition Coranique respecte ce tabou à sa manière : pendant les règles, le mari peut embrasser la femme, s’étendre à côté d’elle et jouir de l’ensemble de son corps sauf de la partie comprise entre le nombril et les genoux [4]
La comparaison avec la tradition juive sur ce point crucial est tout à fait révélatrice. Une fois que la fin des règles a été dûment constatée, le juif pieux devra encore attendre sept jours avant de pouvoir approcher sa femme. Si l’on compte cinq jours pour les règles, cela fait douze jours pendant lesquels le couple devra faire lit séparé, fuir tout contact physique durant la journée, éviter de s’asseoir côte à côte, de se montrer nu. On mettra sur la table au moment des repas un objet qui rappelle que le repas n’est pas intime. Le mari ne devra pas s’asseoir sur le lit de sa femme, même en l’absence de celle-ci [5]. Ces douze jours d’abstinence sont un minimum.. En effet, durant les « sept jours de compte », la femme doit s’assurer que les règles sont réellement terminées par une « bdika » matin et soir. La bedika est « un examen interne soigneux à l’aide d’un doigt qui pénètre dans le vagin, enveloppé d’un linge ou d’un coton ». Si la bedika du premier jour de l’interruption des règles est oubliée, la purification des sept jours suivant est compromise. La bedika du soir doit être faite avant le coucher du soleil. Si le soleil se couche à 18 h et que la bedika est faite à 18 h 01, tout est à recommencer le lendemain. Au cours des sept jours, la moindre tâche constatée sur le linge intime peut annuler la purification est l’on repart à zéro. En cas de doute, le linge sera montré au rabbin. Si, par exemple, le vagin a été blessé en un point, « une tache de sang au même endroit sur le côté du tampon » sera la preuve que la purification n’est pas interrompue. Cette preuve devra être montrée au rabbin pour qu’io confirme le diagnostic. Quant aux voyages de noces, ils ne permettent pas d’aller très loin dans les plaisirs. Le sang de la défloration est en effet considéré à l’instar d’un écoulement menstruel et déclenche tout le processus d’impureté et de purification.
Au bout de sept jours et de quatorze bedikas, la « pureté » - autorisant de nouveaux rapports sexuels – n’est vraiment retrouvée qu’après l’immersion de la femme dans un miqveh. Il s’agit d’un bassin d’eau conforme aux exigences rituelles : 680 litres au minimum, accumulés naturellement (l’eau de pluie). Si de l’eau se répand hors du bassin à travers les voies d’issue lorsque la femme est immergée, son statut d’impureté demeure inchangé. Avant de se plonger entièrement dans l’eau, la femme devra enlever cosmétiques, bijoux, tampons de coton, appareils dentaires, du moins ceux qui peuvent être ôtés sans l’aide d’un dentiste. Les ongles auront été coupés à une longueur acceptable, de préférence au ras de la pulpe diaspora doigts. Les ongles longs devront être évités. Etc. Etc. [6].
L’ensemble est d’une telle complexité qu’il fait penser à un jeu de l’Oie ultrasophistiqué où l’on est menacé du moindre faux pas à être obligé de retourner au point de départ avec à chaque fois tout le chemin à refaire. « On », c’est-à-dire le mari. Car, en fin de compte, c’est la femme qui contrôle le jeu de ses règles et les règles du jeu. « Ce que la femme va dire en cette matière devient loi de la Torah » [7]. De fait, elle peut trouver dans ces rites une série d’opportunités et d’arguments pour se soustraire aux appétits de son mari. La musulmane n’a pas cette chance.
Tout se passe, en fait, comme si le dispositif de la tradition juive incitait le mari, exaspéré par deux semaines d’abstinence forcée, à se précipiter sur sa femme au moment du cycle où elle est le plus fécondable.

[1] Histoire naturelle, 7, 15

[2] Flandrin, Jean-Louis (1983), Un temps pour embrasser, Aux origines de la morale sexuelle occidentale (VIe - XIe siècle), Seuil, p. 36

[3] Keuls, Eva C. (1985), The Reign of the Phallus, Sexual Politics in Ancient Athens, University of Californian Press, Berkeley and Los Angeles.

[4] Fatâwa, t1, p. 36

[5] M. –D Tendler, Le judaïsme et la vie conjugale, Fondation Sefer, Paris, 1981

[6] Sur tous ces points, Tendler, op. cit.

[7] Tendler, op. cit. p. 27


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