L’Observatoire des religions

Vers la fin de la propriété ?

Le capitalisme serait en voie de décapitalisation, selon l’économiste américain Jeremy Rifkin

jeudi 18 octobre 2007

Le livre de Jeremy Rifkin, maintenant en Livre de Poche, a tout pour plaire. Sujet porteur : la prétendue « nouvelle économie ». Traité de manière apocalyptique : il s’agit de sauver la civilisation menacée par un risque mortel. Comme on ne manque pas de fustiger les géants multinationaux qui s’apprêtent à gérer notre vie jusque dans ce qu’elle a de plus intime et que l’on verse quelques larmes sur les déshérités de ce monde, le succès est garanti. A nouvelle économie, nouveau concept : nous sommes entrés dans « l’âge de l’accès ». Longtemps le capitalisme s’est identifié à la propriété et au marché. On échangeait des droits de propriété sur un marché. Tout cela est bientôt terminé. La propriété est remplacée par l’accès et le marché par le réseau. Les protagonistes du marché étaient les vendeurs et les acheteurs. Les héros du jour sont plutôt les pourvoyeurs et les usagers. « D’ici à vingt-cinq ans, prophétise l’auteur, l’idée même de propriété paraîtra singulièrement limitée, voire complètement démodée, à un nombre croissant d’entreprises et de consommateurs. »

Mais est-ce que tout cela sonne vraiment le glas de la propriété ?
L’ambiguïté du raisonnement rifkinien apparaît bien dans l’exemple qu’il donne des CID ( common interest developments). Plus de 30 millions d’Américains vivent aujourd’hui dans des résidences entourées de clôtures qui permettent de contrôler les entrées. Et le phénomène ne cesse de s’étendre. Avec des règlements internes de plus en plus étranges. Les potagers sont très mal vus. Haies et murets ne peuvent dépasser une certaine hauteur. Toute inscription est interdite. Les arbres doivent être soigneusement taillés et ne pas dépasser la hauteur des toits, lesquels doivent être couverts d’un certain style de tuile ou d’ardoise. Dans un village réservé aux retraités, les petits-enfants des résidents n’ont pas le droit d’accéder au centre de loisirs. Certains CID vont jusqu’à prescrire le type de meubles qui peuvent être installés près des fenêtres. Etc. En bref, tout ce qui a une incidence sur le voisinage est strictement réglementé.
Que reste-t-il dans ces conditions du droit de propriété ? demande Rifkin. Mais on peut interpréter le CID comme une extension de la propriété privée à un espace auparavant public. Du reste, l’auteur le note lui-même : « Il n’y a pas d’espace public dans un CID, il n’est donc pas question qu’il soit ouvert au public. » Il en va de même dans les centres commerciaux où des polices privées font la loi selon leurs propres critères qui sont souvent raciaux. On peut certes déplorer la fragmentation de la glorieuse République américaine en une multitude de morceaux privatisés, mais il est difficile d’y voir la fin de la propriété.
A suivre Rifkin, qui passe pour un auteur de gauche, on en viendrait presque à regretter la disparition de cette « valeur bourgeoise » par excellence qu’est le droit de propriété. Pour nourrir cette nostalgie, notre auteur cite Hegel comme étant l’un des premiers (philosophes) à avoir reconnu la propriété comme l’expression profonde de la liberté. Il s’appuie même sur Heidegger qui faisait remonter l’étymologie du mot « humain » au latin humus qui désigne la terre nourricière. « L’histoire de l’humanité n’est-elle pas entachée du sang des innombrables individus sacrifiés au nom d’un territoire défendu ou convoité ? », demande-t-il.
Mais l’âge de l’accès sera encore pire, prévient-il. En brouillant les frontières entre ce qui nous appartient en propre et le reste de la réalité, il risque de nous faire perdre tous nos repères et de perturber irrémédiablement notre communion intime avec le terroir auquel nous devons notre présence au monde. C’est aller de Charybde en Scylla. Bigre !

L’âge de l’accès : La nouvelle culture du capitalisme (Poche) de Jeremy Rifkin, trazduit par Marc Saint-Upéry. La Découverte.

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